Tribune de Simone Rodan-Benzquen, publiée dans le Monde: La Paix se fait à deux

Simone Rodan-Benzaquen, directrice d’AJC France

Le président Mahmoud Abbas et quelques membres du leadership palestinien ont depuis plusieurs mois fait la démarche de sortir du processus de négociation en vue de demander la reconnaissance unilatérale d’un Etat palestinien devant l’Assemblée générale des Nations Unies en septembre. Cette initiative pourrait torpiller l’idée même d’un état démocratique vivant en paix avec ses voisins.

En effet, ce processus inique et unilatéral risquerait de déstabiliser la région. Il pourrait devenir une réelle source de frustration pour Israël qui considérerait alors ne plus avoir de partenaire sérieux dans la négociation d’une paix juste et durable. Cela pourrait provoquer une succession de réactions unilatérales qui externaliseraient et internationaliseraient le conflit.

Il serait surtout susceptible, comme cela m’a été relaté par des hauts responsables palestiniens, de créer une profonde insatisfaction dans la population palestinienne. Projetons-nous un instant au lendemain du vote à l’Assemblée Générale des Nations Unies (dont nous ne connaissons pas encore les modalités ni les contenu). Peut-on imaginer que cette action puisse aboutir à la construction d’un véritable Etat ? Changerait-elle le quotidien des Palestiniens ? Ramènerait-elle la paix ?

Ce processus unilatéral qui tend à rejeter l’autre, le partenaire incontournable, n’aboutira qu’à exacerber les tensions. Or chacun sait dans la région que la frustration mène à la violence.

Cette mesure ne peut en aucun cas aboutir à la création d’un Etat palestinien viable. Elle pourrait bloquer pour longtemps toute tentative de négociation entre les parties. Car comment imaginer qu’une fois les frontières gravées artificiellement dans le marbre onusien, un futur leader palestinien puisse envisager des compromis indispensables ? Nombreux seraient ceux alors qui les vivraient et les présenteraient comme un recul.

De plus, tous ceux qui, comme moi, militent depuis des années pour la promotion d’une solution négociée de deux Etats, auront encore plus de mal à trouver des oreilles attentives à leurs sollicitations. Cette démarche unilatérale ne ferait qu’affaiblir le camp de la paix et renforcerait ceux qui veulent éviter un véritable dialogue et la réconciliation.

Nous savons qu’il n’y a aucune solution miracle dans cette région si sensible, et que le temps des fleurs au bout des fusils n’est pas (encore) venu. Le choix est simple mais cruel: l’affrontement ou le retour à la table des négociations, même avec la gorge serrée.

C’est vrai, ce ne sera pas facile et les obstacles seront nombreux. Côté palestinien, on peut s’interroger sur les conséquences d’un gouvernement d’union nationale avec le Hamas. Cette organisation ne reconnaît pas les trois conditions posées par le Quartet (reconnaissance d’Israël, reconnaissance des accords de paix, fin de la violence) et retient à ce jour l’otage Guilad Shalit.
Et côté israélien, le gouvernement de Netanyahou – dont nous connaissons les fragiles et tumultueuses coalitions – saura-t-il exprimer une vision claire et faire accepter des compromis indispensables pour aboutir à la paix? Tout ceci doit être envisagé à un moment où des évolutions dangereuses et des forces extérieures menacent l’espoir né du Printemps arabe.

Ainsi, plutôt que de dénoncer les failles de ce « statut quo intenable » et de se laisser entraîner vers une dégradation dangereuse des relations entre leaders israéliens et palestiniens qui résulteront d’une action unilatérale, prenons la mesure des avancées déjà réalisées au cours des dernières années. Il y a des évolutions positives qu’à force d’ignorer, on pourrait finir par détruire.

Il y a quelques semaines j’étais à Ramallah et à Bethlehem et j’ai pu constater comment, en peu temps, sous l’impulsion du premier ministre Salam Fayyad, la situation économique avait pu évoluer favorablement. Certes, la « paix économique », les initiatives concrètes, ne seront pas suffisantes, mais elles peuvent créer un terreau propice à une paix globale.

En Israël, comment ne pas voir l’évolution du Likoud qui évoque aujourd’hui sans ambiguïté la création d’un Etat palestinien?  Alors qu’il y a encore quelques années une grande partie de la droite israélienne défendait l’idée d’un Etat juif s’étendant sur les deux rives du fleuve du Jourdain, un récent sondage a montré que 76 % des membres du Likoud ont accepté le principe d’une solution à deux Etats.

Enfin, si nous observons les sondages en Israël et dans les territoires palestiniens, nous constatons qu’en Mars 2010, 71% des Israéliens et 57% des palestiniens se sont déclarés être en faveur d’une solution de deux Etats. La mentalité et les opinions des populations, dans leur grande majorité, ont évolué. La reconnaissance de deux Etats pour deux peuples est aujourd’hui une réalité dans l’esprit des concitoyens israéliens et palestiniens.

Les Etats-Unis, la France, l’Europe et le reste de la communauté internationale peuvent et doivent engager des démarches, faire des propositions, mais la solution ne pourra être trouvée que par les Palestiniens et les Israéliens eux-mêmes à la table des négociations. La reprise des pourparlers sur le statut final doit être basée sur un calendrier fixé par les parties et les préoccupations légitimes de chacun devront être reconnues.

Les deux peuples sont (presque) prêts. Alors ne déchirons pas les accords passés, ne renions pas les promesses audacieuses, ne reculons pas devant l’espoir.

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