Les élections législatives allemandes et la crise des démocraties européennes

Les résultats des élections législatives allemandes assurent pratiquement la chancelière allemande Angela Merkel de rempiler pour un quatrième mandat, ce qui constituerait un record en matière de longévité. Mais ces élections auront également eu pour effet de permettre à un parti ultra-nationaliste de siéger au Parlement pour la première fois depuis les années 1960, mettant fin au consensus allemand excluant la politique d’extrême-droite au Parlement. Ceci est une nouvelle illustration de la crise de la social-démocratie en Europe.

L’AfD a recueilli plus de 12% des voix après avoir mené une campagne électorale raciste, antimusulmans et anti-réfugiés, et malgré les fortes critiques des leaders politiques, de la société civile et des médias. L’AfD est désormais le deuxième plus grand parti dans les cinq états de l’Allemagne de l’Est, avec quasiment un vote sur deux dans quelques-uns des districts de ces états.

Ce phénomène a dominé une campagne électorale par ailleurs insipide, renouant avec des ressentiments et des peurs provoqués par l’afflux de plus d’un million de réfugiés, issus principalement du Moyen-Orient, entre 2015 et 2016.

L’AfD fonctionne de la même manière que tous les partis populistes européens, inscrivant ainsi son succès dans un contexte plus général de crise des démocraties européennes et libérales. Comme ses « homologues » ailleurs en Europe, l’AfD s’adresse à ceux qui se sentent délaissés par la mondialisation et qui s’inquiètent de voir leur niveau de vie se dégrader. Le parti laisse entendre que les leaders politiques accorderaient plus d’importance aux besoins des immigrants et des réfugiés plutôt que de traiter des problèmes économiques et sociaux de l’Allemagne, liés à l’emploi ou au logement. L’AfD exacerbe les sentiments négatifs à l’encontre des pays membres de l’Europe du Sud les plus pauvres, accusés d’ « exploiter l’Allemagne ».

Le parti prétend défendre des points de vues longtemps ignorés en Allemagne, avec un chef de file qui déclarait récemment que « le politiquement correct appartient aux oubliettes de l’Histoire ».

Née en 2013, l’AfD – l’Alternative pour l’Allemagne – est déjà présente dans 13 des 16 Parlements régionaux allemands et au Parlement européen, où ses représentants ont exprimé, à plusieurs reprises, des positions allant à l’encontre des valeurs humanistes et universalistes sur lesquelles s’est fondée la démocratie allemande d’après-guerre.

Ce parti est en outre, anti-européen, anti-réfugiés, anti-immigrants et antimusulmans. Si ses dirigeants affirment que l’AfD ne constitue pas une menace pour les électeurs juifs, plusieurs de ses représentants ont pourtant exprimé des préjugés antisémites ou défendu des théories conspirationnistes minimisant la Shoah et érigeant les soldats allemands de la Wehrmacht en héros nationaux. L’interdiction de l’abattage religieux figure d’ailleurs dans leur programme tandis qu’une proposition visant à interdire la circoncision religieuse avait été écartée à la dernière minute.

Certes, certains dirigeants de l’AfD ont parfois exprimé leur soutien à Israël, mais aucun ne s’engage réellement dans la lutte contre l’antisémitisme. De plus, le matin ayant suivi les élections, l’un des leaders du parti a remis en question les garanties de sécurité apportées par l’Allemagne à Israël, bien que la chancelière Angela Merkel ait toujours considéré le soutien à Israël comme l’une des raisons d’être du pays.

Plus encore, la rhétorique électorale ouvertement raciste et populiste d’un certain nombre de leaders de l’AfD a été effrayante tout au long de la campagne.

À titre d’exemple, l’un des chefs du parti a suggéré de « se débarrasser » d’une ministre d’origine turque en l’envoyant en Anatolie ; des propos immédiatement dénoncés par Angela Merkel. De même, une affiche de campagne avec le slogan « nous préférons les bikinis aux burkas » représentant une femme en bikini et une autre en burka a provoqué une vague d’indignation dans le pays. Autre fait marquant : l’un des cadres de l’AfD a dénoncé cette « culture de culpabilité allemande » héritée de la fin de la Seconde guerre mondiale. Le co-chef du parti, quant à lui, a récemment plaisanté sur le fait que « si les Britanniques peuvent être fiers de Churchill, alors nous avons le droit d’être fiers des performances des soldats allemands durant les deux guerres mondiales. »

En outre, certains dirigeants de l’AfD ont adopté un langage politique ouvertement agressif. Lors de la soirée électorale, un coprésident du parti a promis à ses électeurs que l’AfD commencerait à chasser la chancelière Merkel, probablement jusqu’à ce qu’elle démissionne, un écho clair au slogan « Lock her up » (« Enfermez-la ») visant Hilary Clinton durant la campagne américaine.

Les analystes électoraux attribuent de façon partielle le succès de l’AfD aux préoccupations des Allemands concernant les divisions sociétales croissantes et les inégalités économiques, en particulier dans les anciens états communistes de l’est du pays. Les angoisses en lien avec les réfugiés et le terrorisme sont grandissantes, de même que la peur d’une perte de l’identité allemande au sein d’une entité européenne de plus en plus large. Le caractère anti-islam du parti lui aurait permis d’obtenir un soutien de certains compatriotes d’origine russe venus en Allemagne suite à la chute du communisme. Les positions pro-Russes de l’AfD, qui défend notamment l’annexion de la Crimée par la Russie, ainsi que les publicités du parti allemand dans les médias russes ont certainement influencé des millions de russophones.

Il faudra un certain temps pour que les conséquences de la victoire parlementaire de l’AfD deviennent véritablement claires. Mais même à ce stade précoce, il semble probable que le consensus allemand de l’après-guerre au sujet de la mémoire de la Shoah, les récits d’ouvrages sur la Seconde Guerre mondiale, les législations concernant l’immigration ou encore les relations transatlantiques puissent être remis en question.

Le parti social-démocrate – le partenaire actuel de la coalition junior – a concédé sa mauvaise représentation aux sondages immédiatement après les élections et a annoncé qu’il rejoindrait l’opposition, empêchant ainsi l’AfD de devenir le principal parti d’opposition. Le Free Democratic Party et le Green Party deviennent ainsi les seuls partenaires de la coalition viable pour la CDU de Merkel au Parlement allemand. Cela pourrait affecter le gouvernement sur les questions de politique étrangère, par exemple sur l’Iran, puisque le FDP a traditionnellement encouragé le commerce avec ce pays, tandis que le Green Party met un point d’honneur à dénoncer les violations des Droits de l’Homme.

La crise qui secoue depuis plusieurs années les démocraties libérales n’aura finalement pas épargné l’Allemagne, elle-aussi largement ébranlée par une profonde insécurité culturelle, une radicalisation grandissante et une récupération populiste.

Aujourd’hui plus que jamais, il nous faut, ensemble, réaffirmer nos valeurs communes, construire une Europe plus forte, prête à répondre à la crise migratoire, économique et à combattre le terrorisme plus efficacement. Nous devons mener la guerre qui nous a été déclarée par les ennemis de la société ouverte ; ces ennemis qui misent sur le pluralisme de nos sociétés pour justement pouvoir nous attaquer. Comme l’a affirmé le président Macron le 26 septembre dernier lors de son discours à la Sorbonne sur l’Europe, la coopération entre nos pays est plus que jamais primordiale.

D’après le texte initial de Deidre Berger, directrice AJC Berlin 

 

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