Quelle alliance transatlantique après le Covid-19 ? par Bruno Tertrais

Quel sera l’impact de la pandémie de Covid-19 sur les relations transatlantiques ? Elle risque, malheureusement, d’affaiblir l’alliance des Etats occidentaux.

La crise du Covid-19 a en effet exposé et aggravé les fractures transatlantiques.

Risque d’affaiblissement militaire, d’abord. Que le rôle de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) dans la gestion de cette crise soit totalement mineur n’a rien de choquant : l’OTAN est faite pour prévenir, et répondre à, une agression militaire, pas pour lutter contre les risques naturels. Ainsi le plaidoyer de certains analystes, au début de la crise, pour que le SARS-CoV-2 soit déclaré comme « ennemi » par le Conseil de l’Atlantique nord et que l’Article 5 du Traité (« un pour tous, tous pour un ») soit ainsi déclenché n’avait-il aucune chance d’être entendu. La seule contribution de l’OTAN à la gestion de la crise a été d’activer début avril la Mobilité Aérienne Rapide, dispositif qui permet de faciliter le déplacement des avions de transport militaire des pays membres au sein de l’espace aérien européen. On peut douter par ailleurs que l’idée parfois avancée de demander à l’OTAN de constituer des stocks sanitaires médicaux pour faire face à de futures pandémies soit pertinente : qui allouerait alors ces stocks en temps de crise ? L’OTAN ne peut rendre de décisions qu’en vertu du consensus de ses trente Etats membres.

Mais la crise affaiblit aussi la capacité collective de l’OTAN à se défendre militairement. Le plus grand exercice militaire depuis la fin de la Guerre froide, DEFENDER-2020, a été réduit à la portion congrue. Et l’on peut douter que les budgets de défense sortent gagnants des décisions difficiles qui seront prises dans les mois qui viennent. Or – on l’a peu remarqué – les pays qui ont le plus souffert, à ce jour, de la crise du Covid-19 sont tous des Etats membres de l’OTAN : Etats-Unis, Royaume-Uni, France, Italie, Espagne, Pays-Bas, Belgique…

Risque d’affaiblissement politique, ensuite, et c’est peut-être le plus important. Si tous les gouvernements occidentaux ont pris, à un moment ou un autre, des décisions dans l’intérêt national sans se soucier de leurs conséquences éventuelles pour leurs alliés, l’Amérique de Donald Trump s’est malheureusement distinguée : annonce sans préavis de la fermeture des frontières, ordre donné aux entreprises de ne plus exporter de masques (et surenchère dans l’acquisition de masques à l’étranger au détriment de pays alliés), tentative de mettre la main sur une firme allemande prometteuse, CureVac, suscitant un tollé outre-Rhin…[1] Mais c’est surtout le leadership américain qui a fait défaut. Alors que Washington exerçait la présidence du G7, aucune action commune n’a pu être décidée devant le blocage des Etats-Unis qui exigeaient en préalable que le consensus se fasse sur l’appellation « virus chinois » !

Au moment où l’Europe et l’Amérique devraient fêter ensemble le soixante-quinzième anniversaire de la fin de la Seconde guerre mondiale en Europe, le mois de mai 2020 restera ainsi sans doute dans l’histoire comme un point bas de la relation transatlantique.

L’unité de cette dernière ne pourra sans doute être reconstituée que dans l’hypothèse – que l’on ne peut souhaiter – de l’apparition ou de la résurgence d’un adversaire commun : le terrorisme djihadiste, si celui-ci devrait être responsable de nouveaux attentats dans les pays occidentaux ou regagner du terrain au Moyen-Orient ; l’Iran, s’il franchissait des paliers jugés dangereux dans son programme nucléaire ; la Russie, au cas où elle déciderait de provoquer de nouveau militairement l’un de ses voisins ; ou encore, bien sûr, la Chine.

Cette dernière va occuper une bonne partie de l’agenda transatlantique des prochaines années, mais il est encore difficile de dire si un consensus entre Européens et Américains pourra être trouvé quant à la manière dont les relations avec ce pays doivent être gérées. Lorsque le gros de la crise sera passé, la plupart des pays occidentaux pourront sans doute se retrouver sur la nécessité de diminuer l’influence de Pékin dans l’ensemble transatlantique. Il en irait toutefois différemment si les Etats-Unis accroissaient leur pression sur l’OTAN pour que l’organisation elle-même place au sommet de son agenda le défi chinois : pour l’Alliance atlantique, en effet, la Chine n’est pas prioritairement un problème militaire.[2] Pékin ne concerne directement l’OTAN qu’au titre de son investissement dans des infrastructures sensibles (ports, aéroports, télécommunications), au titre de ses activités militaires éventuelles près de l’Europe, par exemple en Méditerranée, ou enfin en cas d’escalade d’un conflit impliquant les Etats-Unis en Asie.

Il est toujours tentant de dire que le résultat de l’élection présidentielle américaine sera en tout état de cause un facteur clé dans l’évolution de la relation transatlantique. Cela n’a pourtant rarement été aussi vrai qu’en 2020 tant les deux scénarios possibles sont différents.

On voit mal comment la réélection de Donald Trump ne pourrait pas conduire à une nouvelle dégradation de la relation transatlantique. Nombre de pays de l’OTAN – surtout à l’Ouest – estimeraient que l’Amérique n’est plus un partenaire de défense fiable. Paradoxalement, la dépense de défense pourrait ne plus être une pierre d’achoppement des débats, si les budgets militaires ne souffraient pas trop de la crise consécutive au Covid-19 : en effet, leur part (relative) dans les budgets nationaux augmenterait alors naturellement… ce que M. Trump, qui ne s’intéresse souvent qu’aux effets d’affichage, pourrait mettre à son crédit ! Le risque est ailleurs : M. Trump tenterait sans doute de réorienter les missions de l’OTAN vers le confinement de la Chine, et d’enrôler la Russie dans ce combat. Et si les Européens n’étaient pas d’accord… il n’y a guère de doute qu’il envisagerait sérieusement de retirer l’Amérique de l’Organisation, ce qui signerait son arrêt de mort. Le tout dans un contexte de possible guerre commerciale avec l’Union européenne – une perspective qui tétanise l’Allemagne. Dans le même temps, on assisterait sans doute à une consolidation de la relation anglo-américaine, axée sur une relation personnelle entre MM. Trump et Johnson et un dédain commun pour l’UE.

Ceci ne signifie pas que tout irait bien en cas d’élection de Joseph Biden. Les reproches américains quant à la faiblesse des dépenses militaires européennes, par exemple, sont une récrimination constante depuis 1950 quels que soient les présidents. L’inquiétude vis-à-vis de la Chine est très largement partagée par les Démocrates. La question de la place de la Turquie au sein de l’Alliance, déjà posée par nombre d’Européens et d’Américains, pourrait devenir aigue dès lors – comme il l’a promis – que M. Biden reconnaîtrait le génocide arménien. Et la relance d’un partenariat de libre échange se heurterait sans doute au renouveau du souverainisme en Europe. Il reste que la relation transatlantique aurait bien davantage de chances de repartir du bon pied dans ce scénario que dans le précédent.

En tout état de cause, l’Alliance devra une nouvelle fois, dans les prochaines années, s’adapter aux mutations du contexte politique et stratégique. Faute de quoi, elle risquerait de connaître le sort réservé aux victimes de virus dans certaines productions hollywoodiennes : une alliance zombie, pas tout à fait morte mais privée de conscience.

 

[1] Le 2 mars, le directeur général de la société allemande biopharmaceutique CureVac, Daniel Menichella, de nationalité américaine, participait avec d’autres dirigeants de sociétés à une réunion à la Maison Blanche, en présence du Président Trump. Le 11 mars, M. Menichella quittait son poste. Le 15 mars, Die Welt affirmait que l’administration Trump avait offert une somme considérable à CureVac – basée à Tübingen mais présente à Boston – pour poursuivre ses recherches vaccinales aux Etats-Unis et faire bénéficier l’Amérique d’un éventuel succès. L’information, qui semblait confirmée par des sources gouvernementales allemandes, suscita un tollé en Allemagne. Le 16 mars, la chancelière Merkel affirmait devant la presse que le gouvernement allemand s’était saisi de l’affaire et qu’elle avait été résolue. Le même jour, la Commission européenne apportait son soutien à CureVac à hauteur de 80 millions d’euros. Le lendemain, le directeur général adjoint de CureVac démentait que l’administration américaine ait tenté de racheter l’entreprise ou de réserver des droits de production aux Etats-Unis.

[2] Le Traité ne concerne que le territoire des pays membres, ainsi que les forces de ces derniers dans la zone de l’Atlantique nord.

Bruno Tertrais, Directeur adjoint, Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS) et Senior Fellow Associé, Institut Montaigne

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