« Tout change, rien ne change » par Émilie Frèche

Après la sidération, l’angoisse, le nombre de morts, les inconnus à dix chiffres, la fin de l’école, les trente-six repas par jour à la maison, la fermeture des cinémas, des piscines, des jardins, des restaurants et la suspension de nos projets pour une durée illimitée, il m’est apparu que le Covid-19 pourrait avoir au moins un avantage: éradiquer l’antisémitisme. Ce sale virus n’avait pas réussi là où nous avions tous échoué, faire comprendre aux plus haineux qu’au bout du compte, nous sommes tous égaux face à la mort, (il ne faut quand même pas rêver), mais il était parvenu au petit exploit de reléguer notre part juive au dernier rang de nos identités multiples. Et ô, magie, cela valait pour l’ensemble des minorités. En effet, tout à coup, nous n’étions plus d’abord juif, musulman, catholique, Noir, homosexuel ou que sais-je encore, mais seulement vieux ou jeune, fragile ou bien portant. La pandémie avait renversé la table. En un temps record, elle avait instauré d’autres clivages, de nouveaux rapports de force. La montée du communautarisme que nous dénoncions depuis vingt ans s’était désagrégée, il n’y avait plus ni concurrence victimaire, ni concurrence des mémoires, et ce bel universalisme que nous avions tant appelé de nos vœux à coups d’articles, de colloques et de rencontres en ZEP allait enfin pouvoir triompher – le bonheur! Résultat, comme il n’y avait plus d’accidents de voiture, il n’y avait plus d’agressions racistes et antisémites; plus de sondages alarmants; plus de journaux titrant sur « Le nouvel antisémitisme » ou « La peur des Juifs de France. » Enfin, on nous foutait la paix. Et dans les repas de famille confinés, pour la première fois depuis des siècles, les Juifs ne se demandaient plus dans quel pays ils pourraient s’exiler – de toute façon, toutes les frontières étaient fermées, il n’y avait nulle part où aller.

La perspective de ce nouveau monde débarrassé de ses antisémites, bien que masqué et hydroalcoolisé, m’aida à tenir tout au long du confinement. Quand venait le soir et que je pensais à tous ces êtres humains parqués chez eux aux quatre coins de la planète, quand j’avais envie, au beau milieu d’un après-midi, de descendre en bas de chez moi et de prendre le premier inconnu dans mes bras, quand je rêvais de mettre mes pieds dans le sable, quand je me demandais de quoi l’avenir serait fait ou quand la tristesse m’envahissait à la vue de mes enfants faisant des Zoom pour retrouver leurs amis, il y avait toujours, au bout de l’angoisse, cette consolation: désormais, tout le monde se foutait de savoir qui était juif; désormais, ce qui comptait, c’était qui était positif. Ça ne valait peut-être pas mieux, j’en conviens, mais comme tôt ou tard, on trouverait un traitement et même, qui sait, un vaccin, je pouvais raisonnablement penser que le Covid avait eu la peau de cette figure ancestrale qu’est le bouc émissaire, que les juifs n’auraient plus jamais à craindre pour leur sécurité, et que le monde d’après serait résolument fraternel et solidaire.

Je crois que je n’avais pas relu Sartre depuis un bail. Dommage, car dans Réflexion sur la question juive, il nous met bien en garde: « Si le juif n’existait pas, écrit-il, l’antisémite l’inventerait. » L’antisémite est, en effet, un être plein d’imagination. C’est aussi un être qui nous surprend chaque fois par l’énormité de ses saillies. Mais comme chacun sait, plus c’est gros, plus ça passe, nous aurons donc cette année au menu: « Le Covid-19 est le fait d’un complot juif. Ce sont les juifs qui ont causé cette pandémie pour provoquer l’effondrement de l’économie mondiale et en récupérer les bénéfices. » Cela pourrait prêter à sourire, si seulement 20 % des Britanniques n’adhéraient pas à cette théorie du complot juif, quand vingt autres pour cent croient au complot musulman.

Quand j’apprends la nouvelle, je suis au volant de ma voiture, en direction d’Avignon. Je vais rentrer à Paris après dix semaines passées en pleine nature. Je ne crois pas à ce que je viens d’entendre. Je ris d’effroi, je monte le son. La journaliste explique alors que le sondage est très sérieux, qu’il a été réalisé par l’université d’Oxford sur un panel de 2500 personnes issues de tous les âges, et de toutes les classes. J’ai envie de retourner illico à mes fleurs et à mes vaches. À la place, je mets la musique, j’ouvre grand ma fenêtre, j’accélère. Les voies ferrées se dessinent à l’horizon, en surplomb de l’autoroute, et sur la rocade, je peux lire tagué à la bombe: « Complot satanique / Raoult héroïque / Macron démission / sionisme mondial ». À l’hiver 2018, au même endroit en plein mouvement des gilets jaunes, un autre tag disait: « Macron, pute à juifs! ». Tout change, rien ne change.

Émilie Frèche est écrivaine et scénariste, engagée dans la lutte contre l’antisémitisme. 

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