« Penser contre la haine » par David Gakunzi

Nos édifices sont debout. Et pourtant le tremblement planétaire a bien eu lieu. Notre monde a été retourné. Chamboulé. Confinement général. L’attente comme unique horizon. L’immobilité comme seul mouvement. Eruption au grand jour, sous la menace d’une petite chose invisible à l’œil nu, d’un temps figé. Que ressortira de ce séisme sanitaire introduisant, sans préavis, une profonde rupture dans  notre quotidien mondial? Notre part de lumière ou notre part de laideur ?

La vérité est qu’à ce stade nous ne savons pas grand-chose de ce qui adviendra. Nous ne pouvons que tendre l’oreille et écouter ce qui se dit ;  observer le langage courant. Car au-delà de sa fonction de nomination des choses existantes, le langage disant ce qui est, annonce aussi parfois ce qui adviendra. Il arrive que ce qui est dit dans le présent fasse signe des vestiges du futur.

Et que nous racontent les différentes mises en récit de ce moment suspendu ? Des choses sublimes certes magnifiant la solidarité, l’entraide, la générosité, le devoir d’humanité, la fraternité. Mais aussi des choses exhalant la désignation stigmatisante. Désignation brutale de ceux par qui ce mal serait arrivé.

Dès les premiers jours de l’épidémie, les vieux préjugés ont repris du service avec les Chinois montrés du doigt comme d’éventuels agents pathogènes porteurs de ce germe « étranger », « asiatique », « chinois ». « Alerte jaune », ira jusqu’à titrer un journal grand public, réactualisant sans scrupule le vieux fantasme de péril jaune mêlant dans une même formule raciste japonais, chinois et coréens.

La seconde vague des messages racistes ciblera les populations du XVIIIème arrondissement parisien, d’origine africaine, accusées – par un présentateur télé désormais célèbre pour ses sorties choquantes –  de propager l’épidémie en contournant les exigences du confinement. Discours reflétant une certaine évolution de la sémantique ségrégationniste ne faisant plus recours à l’argumentaire biologique mais disqualifiant ses cibles pour des raisons qui seraient d’ordre culturel. La différence essencialisée montrée comme une déviance et une menace et le racisme mis en scène tel un comportement réactif sain.

Parallèlement à la montée de ces discours racistes, s’est développée une parole antisémite d’une agressivité particulièrement virulente. Déversement de contenus haineux explicitement antisémites avec recours aux vieux clichés recyclés sur le territoire du cyberspace. Verbe pour accuser, dessins pour designer avec recours aux mêmes stéréotypes antisémites remontant des bas-fonds des siècles passés. Ainsi Agnès Buzyn caricaturée le nez crochu, se frottant les mains ou encore en train d’empoisonner un puits.

Mais de quoi cette poussée de racisme et d’antisémitisme est-elle le reflet ? Peut-être d’une tendance lourde de propagation de propos abominables encouragée par la levée de plus en plus assumée du refoulement de la haine depuis quelques années.

Je me souviens. Lorsque, par un jour d’été, sortant de l’adolescence, j’ai posé mes bagages en Europe, le racisme n’était pas à la mode et les racistes formaient encore une bande de gens dépareillés d’intelligence, méprisés et détestés par les gens bien intentionnés. Le souvenir de la guerre et des conséquences monstrueuses d’une vision du monde fondée sur la race était encore vivace ; la mémoire collective n’était pas encore en déshérence.

Qu’est-il advenu depuis pour que cette laideur, ne soit plus cette ténébreuse affaire portée comme une honteuse maladie mais une croyance qui se porte de plus en plus ouvertement comme une vaillance qui relie et distingue? Je ne sais pas. La haine raciste et antisémite demeure un mystère cyclique. On la croit vaincue et disqualifiée pour toujours le temps d’une saison; puis là voilà qui ressurgit. Se reconstitue. Avance masquée. Trompe son monde. Se refait des forces. Se remet à l’ouvrage. Puise son argumentaire tantôt dans la religion, tantôt dans la biologie, la science, la culture. Essencialise et biologise les différences. Catégorise les individus. Désigne ceux qu’il faut rejeter, mépriser et rabaisser. Réclame des dispositifs d’exclusion, de séparation, de ségrégation. Désigne des  coupables responsables de tous les maux et dont le sacrifice réclamé guérirait la société de toutes ses infirmités et du mauvais sort. Exige la purification des corps étrangers nuisibles à la bonne santé du corps national. Se trouve des raisons avant de passer à nouveau à l’acte.

Mais quelle résilience face à cette laideur ? Comment éviter que la haine manipulant parfois les sentiments de délaissement de certaines catégories de la population ne finisse par s’installer dans le commun de notre langage, à imposer ses standards normatifs en façonnant les valeurs, les concepts, les manières de voir et de faire ?

Je me souviens. Lorsque je suis arrivé dans ce pays,  il m’est arrivé certes, personnellement, d’être confronté aux attitudes et gestes discriminants ainsi qu’aux stéréotypes et préjugés courants, mais le langage de haine explicite était encore confiné au sein de cercles restreints. Puis, au fil des années, j’ai vu évoluer les discours circulant et la haine incarnée prendre de plus en plus de place. Or le langage fait  parfois la chose. L’humanité commune se joue dans le langage. Que les mots qui circulent en viennent à jeter par terre les valeurs communément établies, que les acquisitions éthiques intériorisées cèdent progressivement le terrain  devant la montée des pulsions primitives, s’installent, se normalisent les rapports de violence et tout devient possible, y compris le pire.

Je suis arrivé en France en venant d’ailleurs. Je suis désormais d’ici et d’ailleurs. J’en suis plus heureux et plus riche. Au rendez-vous du donner et du recevoir, j’ai reçu et j’ai donné. Et de par mon expérience et de par mes rencontres, j’ai appris que le racisme et l’antisémitisme ne sont ni le fruit d’un quelconque reflexe naturel à rejeter les autres, ni de l’insécurité économique, ni de l’âge, ni du simple manque d’instruction mais l’expression quelque part de cette inaptitude à penser évoquée par Hannah Arendt. C’est-à-dire cette incapacité à se mettre à la place de l’autre, ce reflexe grégaire à avancer sans esprit critique en débitant des slogans, le monde figuré à travers des clichés et des stéréotypes.

Donner et recevoir. Penser. Penser cette époque qui vient. Penser contre la haine. Penser car cette saison de coronavirus ne sera point, hélas, qu’un mauvais souvenir à rejeter rapidement dans les bas fonds de notre mémoire. La parenthèse de l’épidémie aussitôt fermée, notre quotidien ne reprendra pas tout à fait son cours comme si rien n’était advenu. C’est ainsi : les grandes épidémies ont souvent dans l’histoire un impact inattendu  sur le parcours des sociétés affectées

David Gakunzi est écrivain, journaliste et enseignant. Il est à l’origine de nombreuses initiatives dont le Centre international Martin Luther King, la caravane pour la paix en Afrique, l’université africaine de la paix.

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