« La République des invisibles » par Amine El Khatmi

Caissières, agents de la voirie, chauffeurs routiers, livreurs, aides-soignants, brancardiers, manutentionnaires… La crise que nous traversons depuis quelques mois met en lumière de façon spectaculaire toute une série de professions qui peinaient à obtenir la juste reconnaissance que nous leur devons collectivement.

Ces salariés du « back-office », pour reprendre l’expression notamment popularisée par le philosophe et spécialiste des relations sociales Denis Maillard, se sont d’autant plus imposés à nous qu’ils se sont trouvés liés par une caractéristique commune les différenciant de millions d’autres salariés : le télétravail leur était impossible.

Quand des bataillons de cadres, de professions libérales, de salariés de l’informatique, de la communication ou des ressources humaines pouvaient poursuivre – partiellement pour nombre d’entre eux – leur activité depuis leur domicile, ces salariés de l’ombre, vivant pour beaucoup dans des zones périurbaines ou des banlieues, étaient contraints de prendre véhicules ou transports en commun pour se rendre à leur travail, certains étant directement et quotidiennement exposés au risque de contamination (dans le cas des agents de commerces alimentaires par exemple). Moins diplômés que la moyenne, exerçant des métiers à forte pénibilité, dépendant d’horaires et de conditions de travail imposés, ces « invisibles d’hier » ont prouvé que leur travail était non seulement utile mais même indispensable au fonctionnement du pays, de surcroit en période de crise. Car imaginons un instant les conséquences sanitaires si les agents des voiries avaient cessé de collecter les déchets des français confinés ? Si les chauffeurs routiers n’approvisionnaient plus les centres de stockage et les supermarchés ? Si chauffeurs de bus, de métros et autres tramways avaient brandi leur droit de retrait ? Si les agents d’entretien de nos centres hospitaliers et services d’urgence n’étaient pas venus en renfort de nos soignants et de notre personnel médical ?

Toutes ces professions se plaignent pourtant depuis des années et dans une relative indifférence générale, de ne pas vivre dignement de leur travail.

Certains commentateurs n’ont d’ailleurs pas manqué d’établir un parallèle qu’il convient de ne pas balayer d’un revers de la main entre ces héros anonymes de la crise de la Covid-19 et les premiers gilets jaunes des ronds-points de l’automne 2019. Entendons-nous bien, il n’est pas ici question des cerveaux malades, antisémites, complotistes, rêvant à coup de pillages et de rues dévastées de renverser le pouvoir. Nous parlons en revanche de ces mères et pères de familles qui, excédés, ayant le sentiment de n’être jamais entendus, échappant aux radars des organisations traditionnelles (syndicales comme politiques) ont investi la rue pour faire entendre leurs revendications.

Ces français se sont d’ailleurs levés pour un combat qui puise sa source dans le génie de notre devise républicaine : ils ont revendiqué la Liberté – celle de vivre dignement de son travail. Quelle dignité peut offrir à ses enfants une caissière payée au SMIC, de surcroit quand son travail l’expose en période de pandémie à un risque pour elle et ses proches ?

Ils ont réclamé l’Egalité : – devant l’impôt, une égalité des chances et une égalité de traitement devant les services publics et les territoires. Quelle égalité lorsque vivant dans des banlieues de Seine-Saint-Denis ou de l’Essonne vous avez la conviction légitimement fondée que vos enfants partiront dans la vie avec des handicaps plus lourds et des obstacles plus grands à franchir que d’autres enfants ?

Ils ont renoué le fil de la Fraternité : la vertu première des ronds-points aura été de recréer du lien social là où il avait disparu, exactement le même lien social que permet de maintenir une caissière lorsqu’en temps de confinement, la sortie « aux courses » devient le seul lien quotidien ou hebdomadaire avec l’extérieur pour les personnes isolées.

« Rien ne sera plus comme avant » ne cessent de clamer en boucle ceux qui espèrent en secret que le monde d’après ressemble à celui qu’ils fantasmaient avant. J’ignore ce qu’il en sera. Ma seule conviction est que si nous ne répondons pas concrètement aux attentes de ces millions de français qui sont restés mobilisés durant la crise, le retour de bâton, tant sur le plan social que sur le plan politique, risque d’être terrible.

Revalorisation des rémunérations afin que chacun puisse vivre dignement de son travail, meilleure prise en compte de la pénibilité, vaste réforme de la fiscalité pour permettre aux citoyens de payer un impôt juste et lisible, à la hauteur de leurs revenus et capacités réelles : les chantiers ne manquent pas ! Les applaudissements à 20h ont signé une première forme de reconnaissance symbolique du pays à l’égard de ces premières lignes. Il convient désormais, au-delà du symbole, d’apporter des réponses concrètes aux attentes de nos compatriotes.

Amine El Khatmi est président du Printemps Républicain et auteur de Combats pour la France, paru aux éditions Fayard. 

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