« La santé comme une idole » par David Isaac Haziza

Avec l’avènement de la pandémie, la santé n’a-t-elle pas été sacralisée comme si elle était la vie même ? Une vie sans danger, sans excès, sans audace, une vie sans la mort.

Une célèbre discussion survenue entre les Sages de Rome et ceux d’Israël est citée dans la Mishnah, au traité Avodah Zarah : « S’Il a en haine l’ idolâtrie, demandent les premiers aux seconds, pourquoi ne pas la détruire ? » C’est que, répondent les rabbins, « c’est le monde entier qui serait anéanti », les idolâtres vénérant d’ordinaire les entités constitutives de l’univers, le soleil, la lune, les étoiles, les êtres les plus nécessaires à la pérennité du monde. Au fond, que sont les idoles sinon des manifestations, des facettes du divin, que le divin ne saurait supprimer sans disparaître aussitôt ? Seulement, si « chaque créature indique Dieu, aucune ne le révèle », dit Gide avec raison dans ses Nourritures terrestres. Ça n’est pas le nombre de forces divines auxquelles on croit qui constitue l’idolâtrie ; ça n’est pas de se prosterner devant l’une d’entre elles, de s’incliner face à une créature, homme ou être d’ici-bas : c’est de prendre pour la totalité du divin un être qui l’indique – et, ponctuellement, pourrait en effet l’incarner.

Je crois en la santé, oui, mais comment nier qu’elle est aussi l’un de ces êtres ? Il ne lui manque pas même d’avoir été implorée par les idolâtres du monde ancien – dont l’abaissement fait, à maints égards, pâle figure comparée au nôtre ! Sous les noms d’Esculape ou de Sekhmet, de Belenos ou de Nintinugga, la santé fut vénérée, crainte et conjurée. De cet être nécessaire au monde, on avait fait une idole, comme du soleil ou de la lune. Seulement, si nul ne s’émerveille plus devant le soleil ou la lune, la santé sidère toujours. Plus que jamais, elle est idole.

Comme chacun, j’ai voulu le confinement, quoiqu’assez vite j’en aie déploré la brutalité. Mais je l’ai voulu et ne le regrette pas, puisqu’à l’heure où j’écris ces lignes, je crois être… en bonne santé. J’ai accepté, jusqu’à un certain degré, que l’épidémie change mon existence et celle des autres, car j’ai craint, comme chacun, la maladie et la mort. Je me suis réjoui de voir les jeunes solidaires de leurs aînés, j’ai admiré les médecins et les infirmiers. Il n’en demeure pas moins que cette sidération dont je parle mériterait d’être interrogée. Au-delà du coronavirus, que la vie ne vaille plus que comme santé et comme longévité a en fait de quoi effrayer. Que sera-t-elle, cette vie, sans ses excès, sans alcool et sans gras, sans tabac ni sucre ? Qu’estelle s’il lui manque l’amour – dont après tout l’on peut souffrir – et sans la violence – qui n’est autre, violence, que la vie même, ou la force de vivre –, sans la peur, sans l’audace et sans le risque ? Qu’est-elle, enfin, sans la mort ? Octavio Paz a écrit, dans Le labyrinthe de la solitude, que « le culte de la vie, quand il est véritable, profond, total, est aussi culte de la mort. Les deux sont inséparables. Une civilisation qui nie la mort en vient à nier la vie. » L’hygiéniste oublie que le microbe est vie, que la vie est microbienne : ne s’empoisonne-ton pas, justement, pour mieux braver la maladie ? Et pourtant l’on voudrait aujourd’hui, oxymore, une vie hygiénique, un amour hygiénique !

Je ne sais pas si Molière parlait à ses contemporains ou à nous lorsqu’il écrivit son Malade imaginaire, mais voilà en tout cas une pièce bien plus subversive aujourd’hui qu’elle n’a pu l’être alors. Pis peut-être que le faux dévot, il y a le médecin gourou, ou d’ailleurs le faux médecin, c’est égal en l’espèce : l’époque regorge de toutes ces catégories. Chacun veut se savoir pris en charge, et chacun, surtout, a son avis sur ce qu’il convient de faire, ou plutôt sur l’oracle qu’il convient de suivre. Et pendant ce temps, notre sang, dirait Toinette, s’anémie, il est « trop subtil », on oublie de vivre par crainte de la mort – et, pour leur bien, on laisse mourir seuls ceux que la maladie a frappés, ceux que la vieillesse (la plus intolérable des maladies pour les modernes) a irrémédiablement affaiblis.

Il y a un lien entre idolâtrie et totalitarisme. Lorsqu’Abraham brisa les idoles de son père, il fut conduit devant Nemrod, qui voulut le mettre à mort. Nemrod, le bâtisseur de Babel. Une fois encore, à travers le traçage numérique des malades, ce lien s’impose à nos yeux. Que cette nouvelle technique de contrôle, ultime avatar de la bio-politique, ait pu être mise au point en Israël, a d’ailleurs de quoi faire frémir. Plaise à Dieu que la ruine du peuple juif tout entier ne soit pas scellée là. Car enfin, ne comprend-on pas que ce que l’homme est prêt à immoler à ses idoles, c’est sa vie même ? Sa liberté d’abord, mais ne sera-ce pas demain sa vie ? Sa vie toute simple, tout humaine, fragile mais libre et fraternelle – et, au fond, la seule digne d’être vécue.

David Isaac Haziza est philosophe; il écrit pour La Règle du Jeu ainsi que pour Tenou’a et est l’auteur de « Talisman sur ton coeur: Polyphonie sur le Cantique des Cantiques » aux éditions du Cerf (2017). 

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