ISRAËL-PALESTINE : INSTAGRAM VS LA RÉALITÉ

Le Point International - Publié le 18/05/2021

TRIBUNE. Anne-Sophie Sebban-Bécache, directrice d’AJC Paris (American Jewish Committee), réagit dans une tribune au traitement par les réseaux sociaux du conflit en cours.

Heurts explosifs aux abords de l'esplanade des Mosquées, pluie de missiles sans précédent en provenance des organisations terroristes de la bande de Gaza, rixes entre communautés dans plusieurs villes israéliennes : après des années de relative accalmie, le conflit israélo-palestinien resurgit avec une violence déconcertante. Sur nos écrans aussi : déferlement de statuts, photos, infographies, likes, partages, stories, passant les faits au filtre déformant d'un narratif idéologique radical bien huilé, visiblement intégré par un très grand nombre d'internautes.

Bien avant l'explosion des réseaux sociaux, le conflit israélo-palestinien fut précurseur de l'impact sur l'opinion publique d'une viralisation de contenus à la portée symbolique puissante. On se souvient des photographies d'enfants palestiniens près de chars militaires israéliens, gravant dans le marbre l'image d'un conflit asymétrique, attribuant sur des temps longs les rôles de bourreau et de victime.

Les commentaires du week-end autour de la destruction d'un immeuble qui abritait les bureaux de l'AP et d'Al-Jazeerah en témoignent encore. Alors que l'armée israélienne fait évacuer le bâtiment, déclare viser une unité opérationnelle importante des renseignements militaires du Hamas, on soupçonne instantanément Israël de vouloir empêcher la couverture des événements sur place. Le conflit israélo-palestinien est une guerre d'images.

#AlAqsaUnderAttack versus Jérusalem, « nœud gordien » du conflit

Lancé peu de temps après les premiers heurts dans la Vieille Ville, le hashtag « #AlAqsaUnderAttack » devait répondre à l'indignation générale provoquée par la supposée offensive d'Israël dans la Sainte Mosquée. Les faits sont tout autres : nous sommes en plein ramadan, la veille du « Jour de Jérusalem », lorsque des milliers de fidèles quittant la prière du vendredi lancent des pierres sur les policiers israéliens gardant le site et des fidèles juifs priant au mur des Lamentations. La réponse des forces de l'ordre israéliennes ne se fait pas attendre. Depuis plusieurs semaines, la tension était palpable : manifestations dans le quartier de Sheikh Jarra (1), agressions violentes entre groupes extrémistes ailleurs dans la ville dont la genèse remonte au lancement du « défi » – « Attack a Jew » – sur le réseau Tik Tok : la violence, réelle et virtuelle, devient virale

Le 30 avril, après quinze ans sans élections, le président de l'Autorité palestinienne Mahmoud Abbas annonce leur énième report et finit de mettre le feu aux poudres. Le Hamas, favori de ce scrutin, entend bien poursuivre sa quête du leadership palestinien par d'autres moyens : incitation à la violence à Jérusalem et offensive balistique musclée (plus de 3 000 missiles lancés à ce jour sur toutes les villes du sud et du centre d'Israël).

#AlAqsaUnderAttack ne correspond donc en rien aux faits de cette actualité, il renvoie en réalité à un mythe ancien, celui d'un complot juif contre les lieux saints musulmans, alimenté depuis des années par le Waqf et le mouvement national palestinien. Ce chiffon rouge d'une « menace contre Al-Aqsa » est constamment utilisé par les groupes islamistes comme mythe fédérateur, comme en avait témoigné l'affaire des travaux entrepris par Israël aux abords de la mosquée en 2007.

Aussi, les notions d'« apartheid », de « nettoyage ethnique », fréquemment scandées pour décrire la situation en Israël/Palestine, celle de « génocide à Gaza » – retrouvée en top des tendances Twitter au cours des derniers jours – constituent avant tout les poncifs d'un répertoire antisioniste radical bien connu : qualifié de raciste et meurtrier, l'État d'Israël est disqualifié et son existence remise en cause ; et peut-être pire encore, Israël se trouve comparé au régime nazi, ce qui au passage a pour effet de relativiser l'horreur de la Shoah.

Systématisation étonnante de l'indignation

Qu'on retrouve aujourd'hui cette propagande dans les dires des militants pro-palestiniens et de leurs soutiens politiques n'étonne guère : cela confirme leur dérive déjà observée depuis plusieurs années vers des positions de plus en plus ouvertement radicales. L'appel à manifester de la Fédération syndicale étudiante (FSE), utilisant la même rhétorique que le Hamas, organisation terroriste – « libérer la Palestine de la mer au Jourdain », c'est-à-dire supprimer Israël de la carte –, l'illustre à la perfection.

Mais que de si graves accusations s'avèrent partagées avec une telle facilité, comme chacun d'entre nous a pu l'observer, entre deux photos de repas, un coucher de soleil et une citation de Martin Luther King, sur les comptes Instagram d'influenceurs adulés, doit nous alerter. Cela témoigne, sur ce conflit comme sur aucun autre, d'une systématisation étonnante de l'indignation ; et, par conséquence, de l'intégration d'une propagande radicale au sein des croyances mainstream.

À l'heure où un hashtag mobilise des communautés entières, où l'utilisation des réseaux sociaux comme principale source d'informations nourrit une diffusion endémique de fake news, la résurgence actuelle du conflit israélo-palestinien, parce qu'elle démontre la violence inouïe avec laquelle le réel, le mythe et le virtuel s'entrechoquent, nous oblige à redoubler de vigilance.

#SansFiltre pour finir : et si nous invitions tous les aficionados des hashtags cités plus haut, militants ou ignorants, indignés monomaniaques à géométrie variable, à se demander pourquoi les #FreeUyghurs #DarfourUnderAttack #WarCrimesInSyria, #RussieAssassin n'ont jamais suscité chez eux la moindre réaction ? Vaste question à laquelle toute réponse nécessiterait sans doute bien plus qu'un ou deux tweets.

(1) Où se poursuit depuis les années 1970 un contentieux juridique sur les maisons de plusieurs familles arabes dont plusieurs familles juives réclament la propriété, se prévalant de titres de propriété datant d'avant 1948, c'est-à-dire avant que la Jordanie ne prenne le contrôle, jusqu'en 1967, de cette partie de Jérusalem. Le verdict final dans cette affaire devait être rendu la semaine dernière mais a été reporté en raison de l'irruption des violences dans la ville.

Par Anne-Sophie Sebban-Bécache, directrice d'AJC (American Jewish Committee)