Le Journal de Durban par Joëlle Fiss avec une introduction de Simone Rodan-Benzaquen, Directrice générale d'AJC Europe

POURQUOI DURBAN EST IMPORTANT ?

Par Simone Rodan-Benzaquen, Directrice générale AJC Europe

En 2001, une semaine avant les attentats du 11 septembre à New York et Washington D.C., les Nations Unies ont accueilli la Conférence mondiale contre le racisme, dite Durban I, en Afrique du Sud. Cette conférence, pourtant censée défendre la noble cause de la lutte contre le racisme, est devenue une plate-forme de choix pour attaquer Israël et invoquer l’allégation malheureusement encore répandue selon laquelle le sionisme est une forme de racisme. Pire encore que la conférence officielle elle-même : le forum des ONG, où de nombreux participants ont ouvertement exprimé leur haine envers Israël et le sionisme et ont menacé les représentants des ONG juives présentes à l’évènement. En dépit de son sinistre bilan, les Nations Unies célébreront cette année, le 22 septembre, le vingtième anniversaire de Durban I.

L’American Jewish Committee (AJC), engagé depuis toujours à combattre le racisme et à défendre les valeurs démocratiques et la dignité humaine partout dans le monde, continue le combat aujourd’hui. Il est indéniable que face au racisme, à la discrimination raciale et la xénophobie, la mise en place d’alliances pour combattre ces fléaux demeure essentielle. Et c’est précisément fort de cet engagement fondamental envers les principes universels que l’AJC s’est toujours inquiété de l’instrumentalisation de l’antiracisme présente à Durban.

C’est pourquoi, ces derniers mois, l’AJC a demandé aux gouvernements démocratiques de ne pas assister ou participer à la réunion de haut niveau de l’Assemblée générale des Nations Unies commémorant l’adoption de la déclaration et du programme d’action de Durban et de la Conférence mondiale sur les droits de l’homme, mais plutôt, alternativement, de soutenir de « vraies » initiatives de lutte contre le racisme, en dehors du cadre de Durban. On peut en effet s’attendre à ce que les documents très controversés et l’esprit même de la conférence de 2001 soient ré-affirmés lors de cette commémoration, comme cela fut le cas en 2009 lors de la Conférence d’examen de Durban à Genève et de la commémoration par l’Assemblée générale des Nations Unies du dixième anniversaire de Durban I en 2011.

En parallèle des efforts de l’AJC, le recueil de textes ci-après vise à revenir tout à la fois sur Durban I et le forum des ONG et à proposer une réflexion sur les répercussions qu’ont pu avoir ces événements sur les Juifs et sur les démocraties libérales dans leur ensemble, au cours des vingt dernières années.

Ce recueil s’ouvre par la re-publication d’extraits substantiels du témoignage qu’avait livré Joëlle Fiss, présente à Durban en 2001, alors qu’elle dirigeait la délégation de l’Union des étudiants juifs européens (EUJS), dont elle était la présidente. Publié à l’époque par l’AJC en anglais et dans la Règle du Jeu en français sous le titre “Le Journal de Durban”, ce récit offre le regard d’une observatrice qui découvre, ébahie, le niveau de haine antisémite exprimée sans vergogne lors du forum des ONG. Il s’agit également d’un compte-rendu très personnel de l’incrédulité, de la consternation et de la peur que tant de Juifs d’Europe vont éprouver à partir de ce moment-là. Cet aperçu de la brutalité qui s’est déchaînée à Durban et de la colère collective contre Israël, les États-Unis et l’Occident est d’ailleurs l’un des rares témoignages des liens directs entre Durban et le 11 septembre, dans la mesure où il évoque, notamment, le rôle d’Ahmed Deedat, fils du prédicateur international Yussuf Deedat, financé par Oussama Ben Laden.

Le deuxième volet de ce recueil est une interview du politologue Pierre- André Taguieff, auteur de plusieurs ouvrages sur l’antisémitisme et plus particulièrement sur ce qu’il a appelé la “nouvelle judéophobie”. Comptant parmi les premiers à avoir appréhendé la dimension de ce “nouvel antisémitisme”, bien avant Durban I, il livre ici son analyse des conséquences contemporaines de Durban et des évènements antérieurs, et étudie notamment l’année 2001 comme ayant été non seulement l’année du “grand virage qui a conduit au terrorisme islamiste international”, mais aussi l’année de “la corruption idéologique de l’antiracisme, l’instrumentalisation cynique des droits de l’homme et le déclin des démocraties occidentales”. Il démontre en outre l’interaction entre les différentes formes d’antisémitisme (extrême gauche, extrême droite et islamiste) et comment le soutien inconditionnel aux Palestiniens et l’idéologie antisioniste ont été, depuis les années 1970, le principal moteur de la haine des Juifs et de sa propagation internationale.

Enfin, Marc Weitzmann, auteur et journaliste, analyse le sens de Durban pour l’Occident et plus largement pour l’idée d’universalisme. Selon lui, c’est bien Durban qui a offert, pour la première fois, un récit et une plate-forme à la haine anti-occidentale mondiale, dont l’antisémitisme et l’antisionisme sont devenus les pièces maîtresses et les étendards. Il interroge enfin l’approche universaliste que l’Occident a tenté de défendre et sa pérennité à la lumière des conséquences de Durban depuis vingt ans.

En conclusion, tout comme les attentats du 11 septembre, Durban I n’est pas né du néant et ses conséquences ont été multiples : de la globalisation de l’extrémisme à la généralisation de l’antisémitisme, au dévoiement de l’antiracisme en passant par la fragilisation croissante des démocraties libérales et l’affaiblissement de l’ordre de l’après-Seconde guerre mondiale. Elles sont autant de défis auxquels il faudra faire face dans les prochaines décennies et appellent un examen en profondeur du contexte et des évènements qui ont pu les favoriser. Ce qui s’est passé il y a vingt ans à Durban, doit jouer un rôle central dans cette réflexion. C’est l’ambition – autant que l’espoir - qui ont animé la production de ce recueil.

 

JOURNAL DE DURBAN, SEPTEMBRE 2001 (EXTRAITS), PAR JOËLLE FISS

Née au Royaume Uni, Joëlle Fiss est avocate, analyste des droits humains fondamentaux, basée à Genève. Elle est membre du Parlement du Canton de Genève. 

En septembre 2001, Joëlle Fiss conduisait la délégation de l’Union des étudiants Juifs européens (EUJS) dont elle était la présidente. Initialement publié dans la Règle du Jeu et en anglais par l’American Jewish Committee, le journal qu’elle a tenu sur place constitue l’un des rares témoignages in vivo de ce qui s’y est produit.

LUNDI 27 AOÛT, MINUIT, HÔTEL ELANGENI, SOMMET MONDIAL DES JEUNES

A peine atterris à Durban, nous sommes conduits à un hôtel en bord de mer. Depuis hier, sept cents jeunes y sont réunis. Demain, ils iront au Kingsmead Cricket Stadium, où simultanément les jeunes et les ONG tiendront des séances de travail en vue de rédiger deux documents qu'ils transmettront aux États au début de la Conférence intergouvernementale.

« Free, free Palestine ! » sont les premiers échos qui nous accueillent en entrant dans l'hôtel où le Sommet mondial des jeunes bat son plein. Ces mots bourdonneront à nos oreilles jusqu'à notre départ. Ce seront les premiers vers que nous entendrons scandés en arrivant au stade, tous les matins.

Encore sous le coup du voyage, nous fendons le brouhaha de la réception afin de retrouver nos amis de l'Union européenne des étudiants juifs, arrivés la veille. Des centaines de jeunes encombrent les lieux. Beaucoup portent un même T-shirt. A première vue, il ressemble à celui que la Conférence offre aux participants. Mais sous le logo onusien, est écrit: Racism can, will and must be defeated. Apartheid is real. Une reproduction de l'enfant palestinien Mohammed Al-Doura le montre accroupi derrière son père avant sa mort tragique lors d'une fusillade au début de l'intifada. La photo est légendée : « Tué le 30 septembre 2000 parce que palestinien. Depuis, plus de 532 tués ; un tiers sont des enfants.» Au dos du T-shirt : « Occupation = Colonialism = Racism. End lsraeli Apartheid ».

Une feuille est distribuée à tous les présents. C'est la résolution de l'ONU, adoptée par l'Assemblée générale en 1975, assimilant le sionisme au racisme. Il n'est pas mentionné qu'elle fut annulée dans un vote à 111 contre 25, par la même Assemblée, en 1991. Sur les murs, un poster montre Nelson Mandela : « Se battre pour les droits des Palestiniens. » Un type est en train de scotcher des croix gammées sur le mur près d'un stand. Des T-shirts “End Israeli Apartheid” ont été frauduleusement imprimés avec le logo de la Conférence et donc celui des Nations Unies. Malgré l’interdiction de la Haute-commissaire Mary Robinson, des dizaines de participants continuent de le porter, sous ses yeux.

Du début à la fin, à Durban, va dominer une impression de chaos.

MARDI 28 AOÛT, KINGSMEAD CRICKET STADIUM, DÉBUT DU FORUM ONG

09.00. Le Kingsmead Cricket Stadium, à proximité du Centre des conventions où se tiendra la Conférence intergouvernementale, ressemble à un immense stade de football. Il est couvert de tentes blanches. À l'intérieur de chacune, un podium et des sièges sont dressés pour tenir des séances de travail. De toutes parts, les micros sollicitent les participants. Chacun de nous se familiarise avec ce vaste paysage.

Trois cents Indiens défilent sous nos yeux. Ces Dalits dénoncent la condition des deux cent soixante millions d’«intouchables», victimes du système des castes. Des Africaines aux tissus colorés passent. Puis un Mexicain en tenue traditionnelle. De nombreuses ONG africaines et asiatiques se battent pour la reconnaissance de l'esclavage comme crime contre l'humanité. Elles appellent l'Europe et les États-Unis à regarder leur passé en face. Elles entendent signifier haut et fort que le colonialisme a conduit au racisme. Appelant à des mesures concrètes pour réparer les tragédies passées, elles veulent honorer la mémoire des victimes par des excuses formelles des États responsables. Partout, sur l'immense terrain, les stands sont drapés d'affiches, les tables débordent de feuilles d'information, des affiches sont collées sur les murs, des slogans sont accrochés en l'air ; partout des logos, des drapeaux, des photos. Les yeux sont sollicités en permanence, il n'y a qu'à se balader pour s'imprégner de la diversité infinie des groupes ethniques et de leurs revendications.

Puis, le terrain se remplit de nouveaux arrivants. De plus en plus de participants portent le T-shirt interdit la veille par Mary Robinson. Des drapeaux palestiniens sont pendus à chaque angle.

L’on se met à peindre le stade de keffiehs. À chaque coin d'œil, Israël est comparé à l'Allemagne nazie et à l'ex-régime sud-africain d'apartheid. Partout, des images d'enfants palestiniens qui souffrent. Des femmes arabes étalent des photos de leurs maris « martyrs », morts durant la seconde Intifada. Le stand des avocats de la Ligue arabe vend Les Protocoles des sages de Sion. Des caricatures sont accrochées. L'une d'elles représente un rabbin, Les Protocoles des sages de Sion sous le bras, et une casquette de l'armée israélienne sur la tête. Une autre affiche décrit comment les Juifs font leur pain : avec le sang des musulmans.

CÉRÉMONIE D’INAUGURATION DU FORUM DES ONG

Huit mille participants au Forum des ONG prennent place pour écouter les discours de bienvenue à la cérémonie d'ouverture. Ils représentent trois mille ONG venues de tous les coins du globe. Les gradins sont remplis à bloc. La première chose qui saute aux yeux est une banderole de plusieurs mètres que quatre individus brandissent des gradins : “Racism: Right of return to Jews, No right of return to Palestinians”.

Mercia Andrews, présidente de Sangoco, l'organisation responsable du déroulement de la Conférence, prend la parole, précise que la Conférence traitera de deux sujets majeurs : l'occupation israélienne de la Palestine et la condition des Dalits en Inde. La foule applaudit frénétiquement, des dizaines de participants se lèvent et entonnent : « Free, Free Palestine !»

Les spots s'allument d'un coup et colorent la scène, où s'élance un groupe de danseurs africains qui exécute des danses zouloues traditionnelles. Les participants se lèvent pour faire la fête. Le concert démarre.

Impossible pour notre groupe de partager l'esprit de fraternité de la foule. Impossible d'ignorer cette banderole, ce discours, cette réaction collective. On se sent déjà différents. On quitte la fête, la gorge serrée.

Au bureau d'accréditation, chacun doit remplir un formulaire en vue de recevoir son badge pour la Conférence. Tandis que nous attendons des heures dans la chaleur, Julian aperçoit un rabbin, tout en noir, barbu, kippa en tête. Son regard tombe sur le badge du rabbin, qui donne accès à la Conférence gouvernementale : « République islamique d'Iran. » Incroyable! Ce doit être une erreur alphabétique, se dit Julian. Israël suit alphabétiquement l'Iran.

Andrew, qui lui aussi attend dans la file interminable, aperçoit un membre de l'Union des avocats arabes distribuant une brochure à ceux qui s'ennuient. La couverture juxtapose une croix gammée à une étoile de David. Le livret abonde de caricatures antisémites. Des juifs au long nez crochu sourient cruellement. Leurs crochets de serpent baignent de sang. Ils sont dépeints comme des sadiques, obsédés par l'argent. Leurs uniformes militaires sont décorés de croix gammées. Et pour parfaire le tableau, ces judéo-nazis pointent leurs fusils sur des Palestiniens terrifiés.

Andrew n'en revient pas. Ceux qui attendent dans la file tournent nonchalamment les pages, indifférents. Pourquoi est-il le seul à réagir ? Au nom de l'organisation qu'il dirige à Genève, U.N. Watch, il appelle à radier la participation de l'Union des avocats arabes au rassemblement, pour cause de diffamation raciste et envoie sa demande sur-le-champ au groupe de pilotage. Quelques heures plus tard, réponse lui est donnée :

« Désolé, nous ne pouvons rien faire. Cette brochure est une expression politique. »

15.35. À la commission thématique « Colonialisme et occupation étrangère », un intervenant déclare : « Les ONG juives entendent diviser le mouvement antiraciste mondial. » Applaudissements.

17.00. À la commission thématique consacrée au « Nettoyage ethnique, Conflit et Génocide », un intervenant déclare que l'existence d'Israël est un crime de haine. Quelqu'un pose une question sur la procédure, il est hué, aux cris de : « Juif, juif, juif ». Un juif sud-africain se fait traiter de « chien israélien ».

18.00. Des jeunes portant des pancartes “Apartheid Is Real” distribuent un livre intitulé Israël, An Apartheid State. Un homme propose à la foule un tract avec photo d'Adolf Hitler qui dit: « Et si j'avais gagné? La bonne nouvelle, c'est qu'il n'y aurait pas eu d'Israël ni d'effusion de sang palestinien.” Je vous laisse deviner le reste. “La mauvaise nouvelle, c'est que je n'aurais pas accepté la fabrication de la nouvelle Coccinelle.” Je vous laisse deviner le reste.

On découvrira, dans l'édition du 9 septembre du Sunday Times sud-africain, que l'auteur de ce tract est un membre influent de la communauté musulmane de Durban, Yousuf Deedat. L’article souligne que trois millions de dollars environ auraient été transférés par la famille Bin Laden sur le compte de ce centre islamique, ces trois dernières années.

MERCREDI 29 AOÛT

10.00. Une dizaine d'entre nous décidons de monter notre propre stand, près de la tente de presse, à l'entrée principale du Forum des ONG.

Cinq, dix, puis une vingtaine de personnes se regroupent vite autour de nous. Les attire sans doute le drapeau israélien, collé sur le bord de la table. En l'affichant, nous cherchons à montrer qu'il est possible d'être ami d'Israël tout en engageant un débat de tolérance. Une militante suédoise des droits de l'homme me demande comment j'ose sensibiliser les gens aux méfaits de l'antisémitisme, alors que des « milliers » de Palestiniens meurent tous les jours. Je me présente en tant qu'européenne. Je ne suis pas israélienne, mais j'ai une relation proche, intime, avec ce pays. Des miens y vivent, l'histoire de mon peuple y est imprégnée à chaque coin de rue. Je suis une amie d'Israël, mais je n'approuve pas toujours la politique de ses dirigeants. Oui, les Palestiniens vivent dans des conditions désastreuses et c'est une honte pour tous. J'explique que je ne suis pas là pour débattre du conflit israélo-arabe. Qu'en revanche, mon rôle est d'examiner le fléau du racisme et de sensibiliser les participants à l'une de ses variantes, l'antisémitisme. « Meurtrière », s'écrie-t-elle devant des badauds qui l'applaudissent, « N'as-tu jamais mis les pieds à Gaza ?», pointant son doigt sur mon visage. Mes amis juifs viennent voir ce qui se passe. lls se mettent à discuter avec les présents. D'un coup, notre stand est encerclé. Des représentants d'ONG se précipitent pour comprendre la source de l'agitation. Nous sommes devenus le centre de l’attention. Les accusations se font radicales. « Israël commet un génocide ! », crie une femme. Des dizaines de drapeaux palestiniens se lèvent et flottent au-dessus de notre table. Qui vient de les accrocher ?

Une centaine de personnes maintenant nous entourent. Les gens se mettent à crier, puis à hurler. « Vous ne devriez pas être autorisés à avoir un stand ! Vous, les juifs, vous êtes devenus racistes ! » Certains pleurent. D'autres ne disent rien mais nous fixent avec mépris. De plus en plus de caméras s'approchent. On nous prend en photo.

On cherche à capter un contradicteur pour au moins aller jusqu'au bout d'une discussion. Le débat commence. Qui a tort, Sharon ou Arafat ? Qui souffre le plus, des Palestiniens ou des Israéliens ? Les questions n'ont pas de sens. Mais si ce sont vraiment celles qui mettent ce public en ébullition, si nous sommes à la racine de ce qui fait vraiment mal, de ce qui humilie, de ce qui nourrit la frustration des sympathisants de la Palestine, eh bien ! il faut briser le tabou. Il faut en parler. Même si on n'est pas venus à Durban débattre du conflit israélo-arabe, faisons-le puisque que c'est la seule façon d'amorcer un échange, de reconnaître la souffrance de l’autre. Peut-être pourra-t-on ensuite discuter du racisme.

Deux heures plus tard, hélas, une centaine de personnes se mettent à défiler devant nous, tenant à bout de bras un énorme drapeau palestinien. Ya il Allah ! Ya il Allah ! Puis une nouvelle centaine arrive de nulle part. Ils s'amassent, peignant l'horizon de keffiehs noirs, blancs, verts et rouges. En moins de dix minutes, ils sont trois cents, puis quatre cents. “Stop killing our children!“, hurlent-­ils. D'autres brandissent une bannière : “Hector Petersong, Mohammad-Al-Dura: Twin victims of Apartheid”. Plusieurs brûlent un drapeau israélien en chantant. On se croirait à Gaza. « Free, free Palestine ! » Ils se tournent vers nous. Nous : une dizaine de jeunes, autour d'une table en bois de deux mètres ! Pour certains participants à la Conférence, qui sans doute s'ennuyaient, c'est le clou de la journée. Se joignant à la foule, ils s'emparent à leur tour de pancartes pour témoigner contre l'injustice, dénoncer les fascistes juifs. Cela tourne à l'une de ces scènes que l'on voit tous les jours à la télévision : une foule criarde, tenant des drapeaux brûlés, brandit le poing en l'air, proteste contre des policiers, qui, effectivement, déboulent « pour de vrai », se mettent devant notre table afin d'empêcher les dérives. Face à ce genre de scènes télévisées, confortablement assis dans nos salons occidentaux devant le petit écran, on s'interroge sur ce qui a pu lever un tel climat de révolte. Or, cette colère-ci provient de notre présence. Les manifestants nous pointent du doigt. Nous sommes à la source de ces images. Elles seront diffusées, on l'apprendra dans la soirée, sur toutes les chaînes internationales.

L’on se met à rire nerveusement de l'absurdité de la situation. Pourquoi, bon Dieu ! nous accorde-t-on tant d'importance ? Ils sont des centaines à vociférer contre une dizaine de jeunes. Tout autour, nul ne s'élève pour faire cesser les cris. Certains grommellent à voix basse : « Oh, encore les juifs et les Arabes !»

14.00. Un Pakistanais s'approche de Joav : « Tu n'as pas le droit d'exister et on aura ta peau!»

14.30. Nous distribuons des T-shirts blancs aux passants. Le devant porte une étoile de David en bleu avec, à l'intérieur, le sigle peace and love. Sur le dos, est écrit : « Battez-vous contre le racisme, pas contre les juifs » ; plus le message de Martin Luther King : « Lorsque les gens critiquent le sionisme, ils veulent dire les juifs. » Des dizaines de femmes et d'enfants africains les portent. Ils n'ont pas l'air de se soucier de l'étoile de David. A côté d'eux, des rabbins interpellent les passants. Ils brandissent des panneaux : « Le sionisme est la cause principale de l'antisémitisme». Quelle image, de voir des Africains sionistes et des rabbins antisémites courir la ville !

15.00. Le bazar de Durban est avant tout une guerre de slogans et d'images. Montrer qui souffre le plus. Crier le plus fort pour se faire entendre. Défiler autour du stade pour que les médias s'intéressent à telle ou telle cause. Nous ne sommes pas entrés dans ce jeu au départ. Mais une fois attaqués, nous sommes face à un choix : ôter nos badges et rentrer au bercail, ou nous défendre, avec nos voix et nos banderoles solitaires, au milieu de la foule. On se met, nous aussi, à pendre des banderoles sur notre stand. On les arborera matin, midi et soir, chaque jour. World Conference Advocating Racism, Youth Summit, Useless Summit! Stop terror and violence, UNbalanced Conference. Les manifestants enfin dispersés, on se relaie pour les brandir des heures durant.

16.00. Des journalistes s'arrêtent à notre stand pour nous interroger. Des caméras nous filment, dans l'hypothèse où une nouvelle agitation se déclencherait, afin que les images soient prêtes.   

16.30. Les « rabbins » apparaissent de nouveau, papillonnent de stand en stand, sollicitent les journalistes, protestent lorsque l'un de nous prend la parole, lèvent fièrement leurs pancartes “Jews Against Zionism” aux manifestations anti-israéliennes. Ils appartiennent à une secte, « Neturei Karta », dont l'idée centrale est que l'existence de l'État d'Israël constitue un péché. Vêtus comme des ultra-orthodoxes, ils ne respectent pourtant pas la pratique religieuse, portant leurs pancartes le jour du sabbat, ce qui est contraire à la loi juive. Ils interrompent des séances de travail, foncent vers le podium en brandissant des banderoles : “Israel does not represent world Jewry, End Zionist occupation and oppression now”, accueillis par une salve d'applaudissements.

On ne sait si la situation est comique, triste ou scandaleuse. La chaîne allemande ZDF cherche à interviewer le rabbin pour avoir une « perspective juive sur l'événement de Durban». Julian explique qu'il ne représente pas du tout la délégation juive, le journaliste insiste.

Fin d'après-midi. Daphné et Diane tournent en rond, frustrées de ne pas accomplir un travail constructif. Marre de se justifier, marre de subir. Faisons quelque chose de positif. Elles prennent langue avec un représentant d'ONG, le « AFSC Roma Youth Delegation from Europe », qui lutte pour la reconnaissance des droits des Roms en Europe centrale. Elles lui proposent de co-rédiger un texte. L’idée est de réunir nos deux minorités afin d'échanger nos pratiques pour lutter contre la discrimination en Europe, de rappeler notre histoire commune, le génocide perpétré par les nazis, la Shoah pour les Juifs, le Porajmos pour les Roms, de créer des réseaux pour une meilleure coordination dans notre travail d'éducation, ainsi qu'organiser des campagnes communes d'information. Juifs et Roms discutent, s'écoutent, préparent une déclaration commune, un échange d'idées s'opère. Enfin, ils présentent la version finale à leurs organisations respectives.

Alors que le représentant de l'AFSC doit signer le texte final, Diane et Daphné sont sollicitées. « Désolé, nous ne pouvons plus participer à ce projet », leur dit-il, platement. Mais bon Dieu ! Pourquoi ? C'est un projet on ne peut plus typique, qu'on fait souvent entre organisations de jeunesse. Aucune controverse. Juste un message positif entre deux minorités européennes, assorti de la recommandation de travailler ensemble ! « Désolé, on a reçu des recommandations de ne pas travailler avec vous. » Les deux filles apprendront quelque temps plus tard la vraie raison : « Nous sommes pour la cause palestinienne. Si nous travaillons avec vous, toutes les ONG vous claqueront la porte au nez. De plus, on doit réfléchir à notre sécurité, ici, à Durban », explique t-il, le regard abattu.

17.00. À presque chaque table ronde, quelqu'un évoque la question du « racisme israélien » subi par les Palestiniens. Un Tibétain apologétique s'approche d'un membre du caucus européen : « Excusez-moi, le problème palestinien est terrible, peut-être le pire de nos jours, mais pourriez-vous, s'il vous plaît, m'aider à ajouter une phrase dans le document final sur le génocide tibétain ? »

18.00. Julian se rend à la séance de travail « Colonialisme, occupation étrangère, Palestiniens et nouvelles formes d'apartheid » ; Il tombe sur des amis de fraiche date, qui représentent les populations indigènes de Colombie et d'Équateur. Leurs retrouvailles suivaient une de ces rencontres inopinées dans les aéroports que provoquait la convergence à Durban de milliers de gens du monde entier. Attendant tous deux le vol à Charles-de-Gaulle, à trois heures du matin, nos deux groupes s'étaient mis à causer musique, livres, art. Les uns grattaient une guitare, les autres parlaient de leurs voyages en Amérique latine. Dans l'avion, on se promit de découvrir la vie nocturne de Durban ensemble. Sortir, boire quelques bières, faire la tournée des bars locaux. Ravi de les revoir, Julian s'approche pour les saluer. Le débat, dans la salle, se cristallise autour d'Israël. Une fois de plus, l'État juif est dépeint comme le dernier réduit fasciste, à bannir d'urgence de la communauté internationale. La joyeuse bande de Charles-de-Gaulle se met à applaudir. « Dommage. Je pensais qu'eux, au moins, s'en fichaient des juifs ! », pense Julian. «"Écoute, my friend, Israël cherche à promouvoir l'esclavage », répliquent ses amis. Julian va pour les convaincre du contraire, y renonce faute de force, tant il sent un fossé entre eux et lui, et, de guerre lasse, les laisse à leurs convictions.

L’épisode avec les Latinos, en apparence futile, pose une question pressante : quelles limites les convictions politiques posent-elles dans les relations sociales ? Comment passer outre, mettre son malaise dans sa poche, lorsque les « discussions de café » se révèlent infestées de préjugés ? Comment aborder le Proche­ Orient pour un jeune juif depuis l'éclatement de la seconde Intifada ? Comment parler de l'islam pour un jeune musulman après le 11 septembre? Que faire lorsqu'on noue une amitié avec des gens qui s'opposent à tout ce que l'on croit ? Et ne comprennent ni nos angoisses, ni nos idéaux ? Comment aborder ce phénomène ?

JEUDI 30 AOÛT

09.00-11.00. Une matinée typique : courir les stands, réagir, s'énerver, prendre la parole jusqu'à ce que l'on soit hué, protester en tenant une pancarte solitaire à une session qui critique les juifs, donner un entretien à une radio qui veut bien nous accorder une minute trente, ignorer les insultes lorsque l'on se rend d'une salle à une autre, s'inquiéter de la disparition d'un collègue juif qu'on n'a pas vu depuis la matinée. Où est-il ?

On ne se rend plus au bar ou aux toilettes seuls. Toujours demander à un délégué de nous accompagner. Non parce que nous avons reçu des instructions pour notre sécurité, mais parce que nous avons réellement peur de nous balader seuls dans l'enceinte du stade. Certains membres du groupe ne portent plus leur badge. D'autres ont laissé leur kippa pour une casquette.

11.30. C'est l'heure d'un des nombreux meetings du caucus européen. Objectif : réunir un maximum de participants européens pour faire le point sur les intérêts communs à défendre. Je me glisse dans la tente avec mes amis de l'Union européenne des étudiants juifs. Quel calme ! Chacun parle d'un ton bas, respectueux. Tout le monde assis en cercle, chacun prend la parole à son tour. Les intervenants expliquent comment le texte final de Durban sera appliqué dans leur programme d'action nationale. Comment pousser les gouvernements à prendre davantage d'initiatives ? Quelles sont les faiblesses de chaque pays en matière de lutte contre la discrimination ? Comment coordonner le travail au niveau continental ? Pas un mot sur la question taboue, le Proche­ Orient. Ils sont fiers, les Européens, de se tenir à l'écart de cette polémique, de simuler des échanges constructifs entre délégués sans briser l'harmonie du groupe. En ces premiers jours à Durban, l'Europe mène son affaire comme il se doit.

Mais la bulle sous laquelle ils se blottissent est si loin de notre réalité que nous ne pouvons pas vraiment partager leurs préoccupations. Les Européens font comme si l'anarchie ambiante n'existait pas. Notre sentiment d'isolement, notre vulnérabilité et notre cynisme croissant nous empêchent, nous, de conduire nos affaires comme de coutume. Impossible de faire ce que font les autres : rencontres, causeries sympathiques, propositions de sujets. Pas le temps de bavarder, nous sommes dans l'urgence.

La diplomatie n'est plus de mise lorsqu'on est largué sur un champ de bataille.

12.00. Le caucus juif décide de donner une conférence de presse tant pour dénoncer la littérature antisémite qui circule dans le stade, que pour expliquer aux médias cette atmosphère où nous nous sentons continuellement harcelés. On invite les journalistes sous le thème : « You're not a Racist, right ?» la situation s'est détériorée au point qu'une session prévue dans le programme officiel de la Conférence, sur le révisionnisme de l'Holocauste, et qui devait se tenir au Jewish Club, vient d'être annulée pour raisons de sécurité. La presse prend place à l'intérieur d'une tente. D'après les responsables de la sécurité, c'est « l'endroit le moins probable où l'on pourrait être physiquement attaqués ».

Avant même que nos représentants aient terminé leur introduction, un groupe de manifestants, certains munis d'une carte de presse, fait irruption dans la salle. Ils s'approchent des orateurs, déploient un charabia incompréhensible devant les caméras. Pour des raisons de sécurité, la conférence de presse est interrompue. C'est vraiment une prise d'otages. Aucun journaliste n'a la possibilité de nous poser une question.

14.00. Dans une discussion consacrée aux « Crimes de haine, groupes de haines, purification ethnique, conflit et génocide », un délégué juif d'Uruguay demande la parole. Lorsqu'il s'identifie, le président de session, un Palestinien, l'interrompt : « C'est une discussion sur les victimes et vous n'êtes pas une victime, monsieur. »

14.30. Arrive notre temps de parole : la commission thématique consacrée à l'antisémitisme. C'est l'occasion de clarifier les choses. Chaque minorité qui considère être victime du racisme a l'occasion de raconter son histoire et de la partager avec d'autres. Selon les règles, l'une des seules qui semblent effectivement appliquées, les victimes d'une forme particulière du racisme ont le droit de raconter leurs expériences sans qu'un groupe extérieur ne tente de modifier leur version des faits.

Le groupe d'experts expose les racines historiques de l'antisémitisme, puis détaille ses formes contemporaines. Il y a de plus en plus de bruit dans la salle. On appelle au calme. Un tas de gens entrent brusquement dans la tente et se groupent à l'entrée comme pour bloquer l'accès. Le bruit de fond oblige les intervenants à s'interrompre. De temps en temps, les juifs assis se lèvent pour protester : « Écoutez les experts. Un peu de respect, s'il vous plaît. »

La discussion est rapidement détournée de ses objectifs. Dans la salle, certains se lèvent : « Comment après la Shoah, pouvez­ vous infliger à d'autres la même souffrance que vous avez subie, vous ?» Ils critiquent les juifs, jadis victimes qui, dès que libérées, deviennent à leur tour des bourreaux. Des révisionnistes sont aussi dans la salle. Ils viennent pour « corriger », ou réécrire l'histoire. Pour eux, c'est de la pure fiction que de croire que six millions de juifs ont été gazés ; le lobby juif confectionne ce genre d'idées dans le but de culpabiliser le monde entier. C'est une conspiration pour que le monde se plie à sa volonté de dominer le globe. D'autres intervenants affirment que toute action israélienne à l'encontre des Palestiniens doit être considérée comme un acte « antisémite ». Ils appellent à condamner « l'antisémitisme israélien pratiqué contre les Palestiniens ». D'ailleurs, les Arabes sont aussi des Sémites et doivent donc figurer parmi les victimes de l'Holocauste, et être indemnisés, s'exclament-ils. Cela sous-entend que le juif, non seulement colonise la Palestine, mais pire, qu'il colonise les mots et les concepts, en s'appropriant le terme « antisémitisme ». L’antisémitisme ici s'exprime par un anti-sémantisme, où l'on réinvente l'histoire en s'appropriant une nouvelle terminologie.

C'est à ce moment-là que les dizaines de personnes derrière l'entrée montent à l'assaut. Comme une tempête, ils entrent dans la tente en hurlant : « You are all murderers ! You have Palestinian blood on your hands !» Ils s'approchent de nous, qui sommes groupés. La panique pousse certains à s'enfuir. « You don't belong to the human race ! Chosen people ? You are cursed people !  Je ne te parlerai pas, tant que tu n'enlèves pas ce machin », lance un homme à David, qui porte une kippa.

«Why haven't the Jews taken responsibility for killing Jesus? Ils ont sucé notre sang, toutes ces années. We don't want you here. Jews don't belong in Jordan. Jews don't belong in Israel. » « I believe in a Jewish state... On Mars! » «Sharon, Golda Meir... They are all the same. We cannot convince Sharon to be a human being. »

La colère contre nous ne se contient plus. Nous n'avons plus de refuge. La violence étant devenue physique, nous ne pouvons plus que nous enfuir. Notre session est interrompue.

Au moment où la panique s'empare de notre atelier, je sors sur la pelouse. J'étouffe. Je me pose près d'une tente et j'allume une cigarette : cinq minutes avant de retourner au chaos antisémite. Un jeune homme d'origine arabe me fixe et essaie d'attirer mon regard. Au moment où je m'apprête à partir, il me lance un grand sourire. Toute juive que je suis, il me sourit ! Il se présente, veut m'inviter à boire un café. Je me mets à plaisanter avec lui en arabe. Je me sens proche de la culture arabe, mes parents sont nés là-bas et restent imprégnés de traditions venant de l'Égypte et du Soudan.

L’homme à sourire me tend un tract. Le tract appelle à la libération de la Palestine, signé... le Hamas. « Tu fais partie du Hamas ? », je murmure, presque à moi-même. « Aiwa, yes », me répond-il. Ces gars-là se font sauter dans les discothèques, sur les terrasses de café et aux arrêts de bus, en Israël. « Heuh... tu n'as pas encore des exemplaires ?», lui fais-je, la voix tremblante.

On est dans le surréalisme le plus total.

Me voilà toute seule, sous une tente qui abrite les représentants du Hamas et du Hezbollah. À une conférence des Nations unies contre le racisme…

VENDREDI 31 AOÛT

9.00. La Conférence intergouvernementale débute aujourd'hui. A cette occasion, une manifestation contre Israël est prévue entre 12 heures et 16 heures. Des milliers de personnes défileront à travers la ville, longeront le Jewish Club avant d'arriver au centre de Conférence où les négociations entre gouvernements commencent. Nous recevons des indications strictes de ne pas nous approcher des manifestants. Personne n'est autorisé à entrer au Jewish Club. Nous devons rester calmes. Nous ne devons pas porter nos T-shirts : « Battez-vous contre le racisme, pas contre les juifs. » Rester discrets, et à tout prix dans le stade. Pour la première fois, on sent l'équipe chargée de notre sécurité très tendue. La veille, les responsables avaient tenu de longues réunions à voix basse, on ne savait pas de quoi ils parlaient. On nous apprend que depuis notre arrivée, des gardes du corps suivent nos pas au stade, pour s'assurer qu'aucune attaque ne nous menace.

Le stade déserté ressemble à un champ de bataille abandonné. On y respire un air quasi apocalyptique. Tenaces, trois cents Indiens continuent de défiler comme tous les jours.

10.00. Une journaliste s'approche de Marta et moi pour nous poser quelques questions. La caméra tourne. On se met à parler de nos expériences personnelles à Durban. Une fille palestinienne, surgie de nulle part, se met à crier : « Vous mentez, vous mentez. » Puis, se tournant vers la journaliste, elle dit, les yeux suppliants : « Laissez­ moi vous donner ma version des faits.» Les larmes coulent sur ses joues. Nous nous mettons à discuter avec elle, sans réaliser que la caméra tourne. La journaliste brise le silence: "Can we do another take, please? » « On n'est pas sur un plateau de cinéma », répondons­-nous. Marta soupçonne une mise en scène. « Cette fille palestinienne veut simplement pleurer devant la caméra. Et la journaliste est ravie du spectacle. Allons-nous-en », me chuchote-t-elle à l'oreille. Marta est à bout de nerfs, tant elle se sent instrumentalisée chaque fois qu'elle s'adresse aux médias. « Tu crois que je deviens paranoïaque ? », se demande-t-elle à voix haute.

10.30. Diane ne porte plus son badge lorsqu'elle déambule seule au stade. Un homme s'approche d'elle pour lui tendre un papier. Elle le lit en marchant : « l'antisémitisme est par définition un concept raciste puisqu'il fonde la supériorité sur la religion et le terrain national... Pourquoi les revendications des adeptes d'une religion ou d'une origine nationale particulières devraient-elles bénéficier d'une attention privilégiée de la part de la Conférence ? Revient-il au monde entier d'assumer le fardeau du Troisième Reich ?»

Le tract est signé “Revolution Committees Mouvement”. Diane retourne sur ses pas et demande à l'homme, qui porte un badge libyen, pour qui il travaille. « Je sais qui tu es », lui dit-il, le regard plein de haine. « Je sais ce que tu fais ici et je ne veux pas parler avec toi. »

Avant, nous étions stigmatisés en tant que groupe. On reconnaît désormais nos visages. On nous suit parfois. Certains sont-ils chargés de nous surveiller, d'autres de protester ? Que ce soit vrai ou pas, on se sent surveillés à chaque pas par des gens « sans visage ».

13.00. En route, avec la plus grande prudence, pour l'ambassade de Belgique où nous, les étudiants européens, sommes invités à rencontrer Louis Michel, ministre belge des Affaires étrangères.

Louis Michel nous consacre une heure entière alors qu'un tas de gens se bousculent autour de nous pour lui parler. On s'assied autour d'une table près de la piscine de la villa. On montre au ministre tous les tracts antisémites qui circulent, depuis le Sommet des jeunes, en passant par le Forum ONG. Ceux qui couvrent Hitler d'éloges, ceux qui décrivent les juifs avec des gros nez qui crachent le sang, les lettres de menaces adressées à la communauté juive de Durban, plus quelques anecdotes personnelles. Le ministre est véritablement choqué. Il fait des copies de ces documents (il en dénoncera le contenu lors d'une conférence de presse quelques jours plus tard). Le fait qu'il nous consacre autant de temps montre à quel point notre situation est un point crucial pour l'ensemble de la Conférence.

Afin de parvenir à un accord final sur le texte gouvernemental, il faudra dénouer les tensions résultant du conflit au Proche-Orient avant de s'attaquer à la question des réparations sur l'esclavage. Les deux éléments sont liés pour pouvoir aboutir à un consensus. La première chose ? Calmer les États-Unis et Israël pour qu'ils n'utilisent pas la question du Proche-Orient comme prétexte à claquer la porte. Et pour ce faire, il convient de condamner fermement les actes de haine qu'ont subis les participants juifs. Face à ces responsabilités, écouter nos témoignages est de l'intérêt bien compris de Louis Michel.

D'entrée de jeu, le ministre comprend l'hostilité qui nous est infligée. Il condamne de vive voix l'antisémitisme. On lui rappelle, pour la forme, qu'il existe un amalgame entre juifs et Israéliens. On lui explique que c'est la toute première fois que nous, Européens, sommes agressés en tant que juifs. Que l'on est fiers d'être européens car tous les jours à cette Conférence, on mesure un peu plus les valeurs communes que partagent les Européens. Leur lecture de l'histoire, leur respect des mots et de la sémantique historique, leur respect de la diversité. L’Europe se fonde bel et bien aujourd'hui sur la différence et la négociation permanente de ces différences.

Alors que notre discussion va s'achever, le ministre, voyant que nous apprécions ses propos réconfortants, ajoute une dernière phrase en guise de conclusion : « Entre nous, j'ai personnellement beaucoup de peine avec Sharon. À mon grand regret, je crains que ses actions ne nourrissent l'antisémitisme. »

En clair, Louis Michel cherche absolument à savoir ce que l'on pense du gouvernement Sharon. Comme s'il voulait s'assurer que nous n'étions pas des agents sionistes. Si nous sommes de « bons Européens », il convient donc de dénoncer les dirigeants de Jérusalem, sauf à perdre notre crédit. Cette logique nous met mal à l'aise. La remarque de Louis Michel induit que si Israël menait une politique plus clémente envers les Palestiniens, les dérapages de Durban n'existeraient pas. Il ne dénonce pas clairement le racisme comme une maladie, mais laisse entendre qu'il peut aussi être l'effet secondaire d'une autre maladie : la politique de Sharon. C'est un terrain dangereux, car en poussant cette logique à son terme, on flirte avec la thèse que tout antisémitisme peut s'expliquer rationnellement par un enchaînement de causalités. Or, nous ne sommes pas là pour discuter du gouvernement Sharon. Chacun au sein de la délégation a ses idées, souvent divergentes, sur la question. Louis Michel n'a qu'à s'entretenir avec les diplomates israéliens, s'il a des choses à leur dire sur le regain de la violence dans la région et l'effondrement du processus de paix.

En revanche, nous espérions entendre un discours sans équivoque sur l'intimidation que nous subissions. Recevoir l'assurance de la présidence de l'Union européenne qu'elle allait protéger ses citoyens lors de moments aussi tendus qu'intolérables. Si de telles confusions s’expriment au niveau de la présidence européenne, on peut douter de la manière dont celle-ci entend les dissiper auprès de l'opinion publique... Nous sortons de cette réunion, plus confus que jamais.

20.00. Place à la déclaration du Sommet de la jeunesse.

Les jeunes ont déjà présenté leur déclaration, mais les procédures d'adoption se révèlent si floues que de nombreux groupes contestent le texte final. Nul ne sait quoi faire pour l'améliorer. Chaque entité régionale se réunit pour ajouter ceci, enlever cela, déposer des amendements de dernière minute en plénière. Tout cela est-il conforme à la procédure ? Nul ne peut nous répondre. Impossible de savoir quels amendements seront soumis à la plénière pour adoption, comment leur sélection est faite. Aucun paragraphe n'est consacré à l’antisémitisme. Le terme est curieusement placé dans un paragraphe qui commence par les discriminations contre les musulmans.

Sur le conflit au Proche-Orient, l'assemblée rejette notre proposition de « mettre un terme à la violence » et d'encourager la reprise des négociations entre les parties, mais accorde aux Palestiniens le droit de se défendre « par tous les moyens » contre l'occupation israélienne.     

Les attaques suicides seraient donc légitimes, en tant qu'instruments de défense ?

Nous décidons de boycotter la conférence. Nous glissant sur le devant de la scène, on s'approprie le micro : « Nous ne pouvons accepter le ton inflammatoire de ce texte », déclare Diane, devant une assemblée indifférente. « Nous regrettons que la jeunesse n'ait pas condamné la violence au Proche-Orient, ainsi que l'incitation à la haine. Nous aurions voulu appeler à un retour aux négociations, à un dialogue pacifique entre Palestiniens et Israéliens.»

L'indifférence que nous suscitons nous frappe. Quelques individus en keffiehs prennent quand même la peine de nous huer. Mais la grande majorité se fiche de nos propos, comme des raisons de notre départ. L'assistance continue de débattre avec détachement.

Je reprends le micro : « Nous tenons également à rappeler que tout au long de cette Conférence, nous avons été insultés, intimidés, harcelés... Nous n'avions jamais vécu le racisme avant de venir ici. »

Quelques personnes huent. « Vous, les Juifs, êtes si paranoïaques que vous ne parlez que de vous. Bandes d’égocentriques, nous aussi on a déjà vécu le racisme, c'est pour cela qu'on est là ! »

« Bon, on reprend les votes, qui est pour, contre, absten... », déclare nonchalamment le président de séance. Personne ne cherche à nous retenir. Assez entendu. Il est temps de partir.

SAMEDI 1ER SEPTEMBRE

15.00. Au Forum des ONG, Fidel Castro prononce un discours de clôture de plusieurs heures. Nous ne sommes pas les seuls à trouver absurde qu'un dictateur ait l'honneur de conclure le Forum. Les participants de l'ex-bloc soviétique sont furieux.

18.30. C'est la première fois que les cinquante-huit membres du caucus juif sont réunis au grand complet au stade. Nous assistons à l'adoption du texte final de la Déclaration et du Programme d'action des ONG. Des centaines de personnes, représentant les quarante-trois caucus, sont réunies au stade pour parvenir à un accord final. La réunion de clôture est chaotique. Les gens se lèvent, râlent, poussent des cris, menacent de partir. Le comité de pilotage décide d'adopter le texte, alors que tous les continents ne sont pas encore parvenus à un consensus.

20.00. Alors que nous nous agitons nerveusement sur nos sièges, le président de séance et les membres du comité de pilotage sur le podium s'opposent ouvertement sur les règles de procédure. Ils ne savent pas comment gérer leurs interrogations et regardent le public d'un œil suppliant. La scène tourne au ridicule. Une ONG demande à ce que les caucus puissent présenter des amendements d'urgence. Sous les clameurs de la foule, le président de séance et le comité de pilotage acceptent « à condition que ce soient des nouveaux caucus qui présentent ces amendements » pour que de nouvelles associations puissent exprimer leur voix ! Pour présenter des changements aux textes, il faut donc créer un nouveau groupe. D'un coup, des dizaines de personnes se ruent vers le Bureau pour enregistrer de nouvelles organisations, créées sur place et de toutes pièces !

Autant abuser du système ! L'adoption de ces nouvelles procédures est si absurde ; pourquoi ne pas vivre ce surréalisme jusqu'au bout ? Dans la queue, j'invente un nom pour mon caucus fictif. Surtout ne pas y inclure le mot juif.

“Youth Mouvement Against Racism” est le premier nom qui me vient à l'esprit. Je suis résolue à jouer le jeu si cela permet au caucus juif de modifier le projet de texte. Au bout d'une demi-heure, le président de séance révoque sa décision en voyant le chaos autour de lui. Tout le monde se rassoit. Le débat commence. Chaque caucus a le droit d'élaborer un paragraphe sur les sources de sa propre discrimination. Puis, il a un droit de parole pour présenter ses dernières recommandations. Enfin, il faut procéder à l'adoption du texte.

21.50. L’assemblée adopte par vote le principe du droit des victimes à se définir elles-mêmes. Par-là, chaque groupe qui fait l'objet de racisme pourra librement exprimer sa persécution de sa propre façon.

22.00. Dix minutes seulement après cette décision clé, une Africaine du caucus œcuménique demande la suppression de notre paragraphe, rédigé par la Commission sur l'antisémitisme : « Nous sommes préoccupés par la prévalence de l'antisionisme et les tentatives de délégitimer l'État d'Israël à travers l'accusation inepte de génocide, de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité, de purification ethnique et d'apartheid, toutes choses que nous considérons comme des formes patentes d'antisémitisme conduisant à bruler les synagogues, à attaquer des juifs, à inciter au meurtre d'innocents, en raison de leur soutien à l'existence d'Israël, de leur affirmation du droit à l'autodétermination du peuple juif et de la volonté à travers l'État d'Israël de préserver leur identité culturelle et religieuse.»

Le texte condamne la rhétorique antisioniste qui a incité cette dernière année la violence à l'encontre des juifs et des institutions juives à travers le monde. ll ajoute que cela doit être considéré comme une expression de l'antisémitisme.

« Je suis contre l'antisémitisme, mais je suis aussi contre le génocide des Palestiniens », déclare la porte-parole du caucus œcuménique. Applaudissements. Le président de séance appelle immédiatement au vote pour la suppression ou non de ce paragraphe.

42 votants. En faveur : 39. Notre carte de vote jaune flotte solitairement au-dessus de la foule. Sur le moment, personne ne remarque que le caucus de l'Europe centrale lève sa carte aussi, tout comme les représentants du caucus rom.

Sous le signe d'un de nos collègues juifs, on se lève pour quitter la salle. La confusion règne dans nos têtes. On se met à crier d'une voix lente, mais incessante. «  Shame . Shame. Shame. Honte. Honte. Honte. » C'est notre dernier cri. On crie de toutes nos forces. On hurle pour toutes les minutes qu'on a vécues à Durban depuis notre arrivée. On crache notre colère à la foule qui, pendant une seconde de silence, reste consternée. Puis, le caucus palestinien entre en éruption avec des cris de : «  Free, free Palestine! » On n'entend plus que ça. La superposition de ces deux cris. «Shame, shame. Free Free Palestine ! » En traversant la tente, on voit des gens s'enlacer joyeusement en signe de victoire. D'autres courent occuper nos sièges vides.

En un tourbillon, nous traversons le stade. Ce n'est pas la première fois que nous courons ainsi par peur d'être physiquement attaqués. Mais cette fois-ci, cinquante-huit juifs sont concentrés en un lieu. ll fait nuit et la tension est à son apogée. Il y a un air de panique dans nos mouvements. Quant à moi, j'ai peur que des gens nous suivent, nous tirent dessus ! Je me sens sur un champ de guerre. Je vois nos gardes du corps près de nous. « Marchez vite, ensemble, tout droit. N'attendez pas le bus qui doit vous chercher. Continuez de marcher. » Ils sont très tendus.

00.00. On apprend par la suite que le désordre n'a fait qu'empirer. La session devient de plus en plus chaotique et ingérable. Les procédures ne sont pas du tout respectées. Un peu plus tard dans la soirée, le caucus des Roms se lève et quitte la tente. Ils seront les premiers à prendre le microphone pour annoncer qu'ils ne peuvent adhérer au texte, qu'il est antisémite.

Le groupe de l'Europe centrale ne quittera pas la salle aussitôt. Ils se sont beaucoup battus pour inclure un passage sur les guerres des Balkans et la Tchétchénie, et ils veulent aller au bout de la rencontre. Jusqu'à tard dans la nuit, les participants se mettent laborieusement à voter sur chaque paragraphe.

Il pleut, il fait chaud et il n'y a rien à manger. Lorsque quelqu'un apporte des sandwichs, l'on demande à un membre russe, d'origine juive, du groupe de l'Europe centrale, s'il « est un ami de la Palestine ». L’expérience est humiliante : avant qu'il donne une réponse, on refuse de lui tendre à manger.

Au petit matin, le texte final du Forum ONG est adopté. Très peu de personnes sont restées dans la salle.

Selon Miroslav Prokes, un membre du Comité d'organisation internationale, le groupe de pilotage avait le droit de refuser a posteriori la suppression illégale du paragraphe sur l'antisémitisme. Or, au lieu de juger que les règles de procédure avaient été violées, le groupe de pilotage rédige un texte explicatif qui dit que pour « diverses raisons à cette session, un processus différent a émergé, qui n'avait pas été prévu, mais que cela ne signifie pas nécessairement une violation des règles de procédure ».

Puis l'un des plus grands scandales de la Conférence de Durban éclate.

Une opération de prise d'otage du texte lui-même est lancée. Certains membres du comité de pilotage, accompagnés de membres de Sangoco et de délégués du caucus palestinien, font irruption dans la salle de rédaction fermée au public, où le comité de rédaction doit finaliser le texte pour y intégrer les amendements adoptés. Les envahisseurs exigent des changements rédactionnels du texte explicatif ainsi que des modifications de la section sur l'antisémitisme. La scène est violente. Selon Miroslav Prokes, après quelques tentatives de discussion, le comité de rédaction s'est senti tellement intimidé qu'il a quitté le lieu de travail. Les envahisseurs ont alors pris en charge la finalisation du document des ONG.

Personne ne parle de cet incident dans la presse. D'ailleurs, de nombreux participants quittèrent Durban le lendemain sans avoir pris connaissance de cet épisode.

Dans la version finale du document, tel qu'il est publié aujourd'hui, la définition de l'antisémitisme a été diluée pour y inclure la discrimination d'autres peuples tels que les Palestiniens. L’islamophobie est aussi considérée comme une forme d'antisémitisme. Par ailleurs, Israël est accusé de « crimes de guerre et d'actes de génocide ». Il est qualifié d’ «État raciste» et on appelle à lui appliquer « toutes les mesures prises contre le régime d'apartheid d'Afrique du Sud », c'est-à-dire l'embargo et la cessation de tous liens diplomatiques, économiques et sociaux.

MARDI 11 SEPTEMBRE

Dans les avions, toute la journée. Durban-Johannesburg-Paris-­Milan-Bruxelles. La fatigue est lourde mais il est impossible de dormir, l'adrénaline coule encore. On pense revenir d'une guerre. Te revoilà, monde lucide, réfléchi, libre ! Nous n'aurons plus de soucis de sécurité, plus de gardes du corps, plus de chauffeurs qui nous emmènent à des stades remplis à bloc de cons ! Qu'allons­ nous faire demain ? On décide de flâner tranquillement dans quelques cafés à Bruxelles pour reprendre nos esprits. Surtout, ne pas replonger aussitôt dans un livre sur le monde arabe, l'ONU ou l'antisémitisme...

Comment allons-nous raconter tout cela à nos proches ? Qu'allons-nous faire de cette expérience ?

Nous arrivons enfin à Bruxelles. Marta vient dormir à la maison. Dès que l'on franchit la porte, on allume la télévision pour défaire nos valises au son de MTV. Mais la télécommande persiste à s'arrêter sur CNN. « En direct, live from the CNN Center in Atlanta, bringing you the story, a plane has just crashed into one of the Twin Towers of the World Trade Center... »

Pour moi, ainsi que pour tous les Juifs qui étaient présents à Durban, il est d'emblée évident que les attaques sur les tours de Manhattan sont liées à la haine que l'on vient de vivre. Nous avions, en quelque sorte, appris avant l'heure que la conjonction de ces éléments pouvait changer le monde dans lequel nous vivions.

Deuxième réflexe : une image me vient à l'esprit. Je songe aux deux visages des représentants du Hamas et du Hezbollah qui distribuaient leurs tracts au stade. « C'est évident, me dis-je sur un ton blasé. Si ce genre de type peut défiler sous le nez de Mary Robinson et appeler au djihad à l'ONU, pourquoi d'autres ne pourraient-ils pas détourner un avion ?»

Au bout de quelques jours, on commence à digérer la réalité. La peur s'estompe, mais la paranoïa bat son plein. On ne connaît pas les limites de ce nouvel enfer.

MERCREDI 12 SEPTEMBRE

Je m'empresse d'aller acheter un journal avant que les éditions spéciales ne soient épuisées. Dans le tabac, je fais la queue. Un Africain discute avec le vendeur. « En fin de compte, c'est normal ce qu'il leur arrive, à ces Américains. Les Américains sont racistes parce qu'ils ont boycotté la Conférence contre le racisme. Donc, forcément, on va les attaquer, les racistes », ajoute-t-il, fort satisfait de son analyse. Le vendeur de journaux se met à ricaner. Ce sont les premiers mots, les premières réactions spontanées que j'entends depuis mon retour à Bruxelles.