ENTRETIEN AVEC PIERRE-ANDRÉ TAGUIEFF, 20 AOÛT 2021

Politologue et historien français, spécialiste du Protocole des Sages de Sion dont il a publié une analyse critique, Pierre-André Taguieff a publié dès 2002 La nouvelle judéophobie, le premier livre paru en France permettant de comprendre les enjeux de Durban. Dans des livres comme La nouvelle propagande antijiuive et plus récemment, L’imposture décoloniale, il n’a cessé par la suite de suivre l’évolution de ce nouvel antisémitisme.

 

1. Vingt ans après la première Conférence de Durban et les attentats du 11 septembre qui l'ont suivi de peu, les travaux que vous avez publiés dès cette époque résonnent de façon particulièrement actuelle. Vous avez été l'un des premiers, entre 2000 et 2001, à prendre conscience du phénomène intellectuel et politique qui allait s'incarner avec la première Conférence de Durban quelques jours seulement avant les attaques sur New York et Washington. Ma première question est biographique : qu'est-ce qui vous avait alerté si tôt ? Quels furent les signes avant-coureurs ?

PAT.  Au cours des vingt années qui ont précédé Durban I et le 11 septembre, j’avais déjà beaucoup travaillé sur les évolutions de l’antiracisme en rapport avec le développement de la propagande dite antisioniste. C’est pour caractériser le caractère émergent de cette configuration idéologique que j’ai introduit en 1989 l’expression « nouvelle judéophobie », peu après la première Intifada. J’ai analysé les divers aspects de la banalisation de ce discours idéologique antijuif qui puisait dans le vocabulaire et la rhétorique antisionistes, dont la matrice était l’opposition bourreaux/victimes. Dans l’imaginaire antiraciste de gauche, les Juifs, de victimes de l’antisémitisme européen, s’étaient transformés en bourreaux des Palestiniens, c’est-à-dire en « sionistes ». En se métamorphosant en « sionistes », désignation devenue stigmatisante, les Juifs prenaient la figure de « racistes » qui opprimaient et discriminaient les Palestiniens. S’y ajoutait, depuis la dénonciation orchestrée du massacre de Sabra et Chatila (16-18 septembre 1982), perpétré par des phalangistes chrétiens et abusivement attribué à Tsahal, la réactivation de la vieille accusation de meurtre rituel. Alors que la responsabilité d’Élie Hobeika dans le massacre avait été rapidement établie, Ariel Sharon fut régulièrement accusé d’être le « boucher de Sabra et Chatila ». D’où le succès rencontré au Proche-Orient par les libelles accusant les Juifs de meurtre rituel, comme celui du général syrien Mustafa Tlass, La Matza de Sion (Damas, 1983). Cette opération de désinformation a représenté la première victoire médiatique mondiale de la propagande « antisioniste » fondée sur la dénonciation des « sionistes » comme criminels. Jugés complices des « sionistes » définis comme racistes, colonialistes, oppresseurs et criminels, les Juifs devenaient donc des ennemis à combattre, sauf, bien sûr, s’ils rejoignaient le camp antisioniste et devenaient des compagnons de combat des ennemis d’Israël.

       Dans ce contexte idéologico-politique, l’événement qui attira particulièrement mon attention fut la seconde Intifada, avec ses répercussions mondiales et ses exploitations idéologico-politiques singulièrement efficaces. L’accusation de meurtre rituel d’enfants surgit une nouvelle fois au cours de la campagne qui accompagna en octobre 2000 les débuts de la seconde Intifada (lancée le 29 septembre), marqués par l’hypermédiatisation de la mort supposée du jeune Palestinien Mohammed al-Dura, érigé en victime iconique de l’armée israélienne. Tsahal fut dénoncée comme une armée « tueuse d’enfants ». À travers l’image de l’enfant « tué par les sionistes », je discernais un stéréotype antijuif récurrent, lequel s’inscrit lui-même dans ce qu’il faut bien appeler un archétype, une forme structurante ou organisatrice qu’il faut comprendre moins comme une « image primordiale » ou un « thème » qui se répète que comme un schème cognitif dynamique enveloppant une charge affective, qu’on rencontre notamment dans des mythes et des légendes. L’archétype était celui du Juif homicide, archétype dérivé de celui du diable, ou de Satan, le principe du mal. Cet archétype a été élaboré sur la base de deux accusations empruntées à l’antijudaïsme chrétien : celle de déicide et celle de crime rituel. C’est dans ce contexte convulsif que j’ai publié, en janvier 2002, La Nouvelle Judéophobie, courte synthèse actualisée de mes travaux sur les nouvelles formes prises par la haine des Juifs. Dans mes livres suivants, de Prêcheurs de haine (2004) à Israël et la question juive (2011) en passant par La Judéophobie des Modernes (2008) et La Nouvelle Propagande antijuive (2010), je suis revenu sur les conséquences de l’interminable « affaire al-Dura », née d’une opération palestinienne de propagande ayant pris appui sur un bref reportage télévisuel pour le moins douteux. Rappelons brièvement les circonstances du lancement de l’affaire. Tout part d’une fusillade au carrefour de Netzarim (bande de Gaza), le 30 septembre 2000, montrant le jeune Palestinien Mohammed al-Dura aux côtés de son père, selon des images prises par le caméraman palestinien Talal Abu Rahma, diffusées le jour même par la chaîne de télévision publique France 2 au cours de son Journal de 20 heures, et commentées en voix off par le journaliste franco-israélien Charles Enderlin. Ce bref reportage de 48 secondes semblait montrer en direct la mort de l’enfant dans les bras de son père. Le commentaire de ces images désignait les soldats israéliens comme les auteurs des tirs mortels. Telle est l’origine de la rumeur de l’assassinat par l’armée israélienne du « petit Mohammed ». Les premières analyses critiques des images, qui concluaient à une mise en scène de propagande, n’ont pas stoppé la diffusion internationale de l’accusation criminalisante.

      Diffusées dans un contexte où se multipliaient les rumeurs contradictoires sur les affrontements en cours, ces images ont joué le rôle d’un puissant catalyseur de la seconde Intifada. Le reportage de France 2 a nourri la volonté de vengeance des Palestiniens, et bien sûr aiguisé le désir de tous les « antisionistes » d’en découdre avec Israël. Érigé en enfant « martyr », « le petit Mohammed » est aussitôt devenu la figure emblématique de l’Intifada al-Aqsa, et les images présentées comme celles de son « agonie » puis de sa « mort atroce », attribuée à des tirs israéliens non accidentels, sont devenues un « emblème du sadisme israélien ». On peut faire l’hypothèse que l’explosion antijuive qui eut lieu un an plus tard à Durban I, avait été préparée par cette campagne internationale contre Israël et les sionistes « tueurs d’enfants », fondée sur une escroquerie médiatique.  

 

2. Dans La Nouvelle Propagande antijuive, ouvrage publié en 2010, vous écrivez que l'année 2001 est non seulement celle « du grand basculement dans le terrorisme international et de l'islam politique conquérant », mais aussi celle de « la corruption idéologique de l'antiracisme, de l'instrumentalisation cynique des droits de l'homme et du déclin des démocraties occidentales ». Si l'on vous suit, c’est Durban qui a fourni à la fois la scène où s'est joué ce basculement via un « pogrom symbolique » antijuif. À Durban, « un “permis de tuer” [les Juifs] a été délivré au nom de l'antiracisme », écrivez-vous, et vous donnez à ce sujet beaucoup d'exemples et d'anecdotes convaincants. Comment expliquez-vous que les Juifs aient été à ce point le symbole et la cible de cette nouvelle haine anti-occidentale et anti-démocratique ? La conjoncture au Moyen-Orient, où la seconde Intifada avait explosé l'année précédente, suffit-elle à l'expliquer ?

PAT. Durban I a été un grand moment de dévoilement du dévoiement de l’antiracisme qui a commencé immédiatement après la guerre des Six-Jours (juin 1967) et qui s’est manifesté notamment le 10 novembre 1975 lorsque l’Assemblée générale des Nations unies a adopté la Résolution 3379 condamnant le « sionisme » comme une « forme de racisme et de discrimination raciale », puis, à l’automne 2000, avec le lancement de la seconde Intifada, qui s’est accompagnée d’une puissante vague d’accusations criminalisantes visant Israël et « les sionistes ». Ce qu’on a découvert avec Durban I, cette prétendue « Conférence mondiale contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance qui y est associée », c’est la banalisation d’un certain nombre de positions extrémistes, sectaires et intolérantes habillées de grands mots et de nobles intentions. On a assisté au spectacle d’une grande perversion des luttes menées au nom de la lutte contre le racisme et de la défense des droits de l’homme, qui a abouti à ce « pogrom symbolique » que j’ai décrit. Désormais, on savait que la cible des pseudo-antiracistes étaient les Juifs, au-delà des Israéliens et des « sionistes ». Dans La Nouvelle Propagande antijuive, je notais par exemple ce slogan crié et diffusé par tracts alors que se tenait la prétendue Conférence mondiale contre le racisme : « Un Juif, une balle » (« One Jew, one bullet »). Des manifestants « antiracistes » et « pro-palestiniens » ne dissimulaient plus leur désir profond en hurlant à Durban : « Kill (the) Jews ! » Fidel Castro termina son discours par le slogan « Free, free Palestine ! », et la foule, décryptant le message, reprit en chœur « Kill, kill the Jews ! ». « Tuer les Juifs » et détruire Israël : tels étaient les deux mots d’ordre de la nouvelle judéophobie mondialisée.

Je citais aussi la brochure publiée par l’Union des avocats arabes et largement distribuée durant la Conférence, “Racisme, sionisme et Israël”, qui commençait ainsi : « Israël est le parfait exemple d’un racisme complexe et étendu. Cet État est en effet l’incarnation de ce racisme spécifique qui fonde le sionisme et fait d’Israël le dernier avatar d’une sombre histoire qui fut le témoin des souffrances endurées par l’humanité, suite à l’agressivité du racisme et à son abjecte discrimination entre les hommes. »

      Un tract massivement diffusé affichait une photo d’Adolf Hitler, accompagnée de la légende suivante : « Si j’avais gagné il n’y aurait pas eu d’Israël, et il n’y aurait pas eu de sang palestinien versé. » Ce qu’on pouvait jusque-là considérer comme autant de propos délirants tenus par des extrémistes marginaux s’exprimait désormais comme une vulgate légitimée par ladite « Conférence mondiale ».    

 

3. « Une nouvelle figure du Juif comme ennemi absolu a été construite à Durban », écrivez-vous dans le même livre. En quoi cette figure est-elle nouvelle, par rapport à l’antisémitisme traditionnel ?

PAT. Cette nouvelle figure intrinsèquement négative du Juif était en cours de construction bien avant Durban, mais c’est à Durban qu’elle a été reconnue et enregistrée comme faisant l’objet d’un large consensus dans le militantisme antiraciste. Ce que les antisémites « classiques », dans l’Europe moderne, reprochaient aux Juifs, c’était leur universalisme, leur « cosmopolitisme » et leur « nomadisme », ce qui faisait d’eux partout des étrangers et les rendait inaptes à une quelconque vie nationale. Au début de La France juive (1886), Édouard Drumont énonçait cet axiome : « La patrie, dans le sens que nous attachons à ce mot, n’a aucun sens pour le Sémite. Le Juif (…) est d’un inexorable universalisme. » L’extranéité irréductible des Juifs était souvent expliquée par leurs supposées origines raciales africaines ou asiatiques : si les Juifs étaient inassimilables, c’est parce qu’ils n’étaient pas de « race blanche ». Ils ne pouvaient en conséquence que s’installer provisoirement en parasites, en exploiteurs et en prédateurs dans les États-nations européens qui prenaient le risque de les accueillir. À Durban I, les thèmes d’accusation principaux lancés contre les Juifs étaient d’un tout autre ordre : les Juifs étaient accusés d’être des racistes, des nationalistes xénophobes, des colonialistes et des impérialistes, voire des « fascistes » ou des « nazis », ce qui faisait d’eux des sortes de « Blancs » au carré ou des « super-Blancs », intrinsèquement redoutables et haïssables. Dans le nouveau discours antijuif, je découvrais que les Juifs n’étaient plus africanisés ou asiatisés : ils étaient occidentalisés, voire « aryanisés ». L’une des conséquences de cette opération idéologique étaient que, « désémitisés », les Juifs apparaissaient comme étrangers à la Palestine et pouvaient dès lors être dénoncés comme des intrus, des usurpateurs, des occupants. C’est la projection sur les Juifs de la haine et du ressentiment visant les Occidentaux qui m’a donc semblé constituer la grande nouveauté de la rhétorique « antisioniste » mondialisée. Il s’agissait non seulement de « libérer » la Palestine de l’occupation juive, mais aussi de « libérer » le genre humain de la domination juive ou « sioniste ».

      Les activistes dont l’objectif est la destruction de l’État d’Israël n’ont cessé de calquer leur argumentation sur différents modèles analogiques empruntés à l’histoire mondiale depuis les années 1950. Ce faisant, ils ont joué sur la force symbolique de l’argument du précédent, tout en esquissant un grand récit offrant un nouveau sens de l’Histoire. Rappelons brièvement ces modèles qu’on rencontre dans tous les discours se réclamant de l’antisionisme militant organisé et se proposant de légitimer la « désionisation » de la Palestine : 1° le modèle tiers-mondiste de la décolonisation, celui de la fin des grands empires coloniaux ; 2° le modèle de l’échec des Américains au Vietnam face à l’offensive communiste, illustré par la chute de Saïgon (30 avril 1975) ; 3° le modèle de la défaite de l’Armée rouge en Afghanistan, après dix ans d’occupation,  en 1989, marquant à la fois la chute de l’Union soviétique et le début de la montée en puissance de l’islamisme djihadiste globalisé ; 4° le modèle du démantèlement du régime d’apartheid en Afrique du Sud (30 juin 1991-19 mars 1992) ; 5° le modèle, tout récent, de la « fin de l’occupation américaine » en Afghanistan, avec le retour des talibans au pouvoir (15 août 2021).

      Ce départ précipité des États-Unis, transformé en victoire des talibans, a été saluée par tous les groupes islamistes dans le monde. Le 16 août 2021, le Hamas a déclaré dans un communiqué : «  Nous félicitons le peuple afghan musulman pour la défaite de l’occupation américaine sur toutes les terres afghanes. » Sur Twitter, Moussa Abu Marzouk, haut responsable du Hamas, a déclaré que la victoire des Talibans était « une leçon pour tous les peuples opprimés ». Le chef de l’organisation islamiste palestinienne, Ismail Haniyeh, a appelé le mollah Abdul Ghani Baradar, présenté souvent comme le n° 2 du mouvement taliban (en concurrence avec Sirajuddin Haqqani), et l’a félicité pour la « défaite de l’occupation américaine » en Afghanistan, ajoutant cette prophétie : « La fin de l’occupation américaine de l’Afghanistan est un prélude à la fin de l’occupation israélienne de la terre de Palestine. » C’était là inscrire la fin de l’État d’Israël dans le sens de l’Histoire, celle-ci étant imaginée comme une succession de mouvements de libération inévitablement victorieux. Il s’agit là d’une imposture : les mouvements islamistes incarnent le contraire même des mouvements de libération. Ils sont des mouvements d’asservissement et d’aliénation des populations musulmanes, dont ils exigent une soumission totale à la loi islamique. La grande question qui demeure est celle de la soumission volontaire. Que faire quand un peuple consent à son asservissement ? Dans ce cas, comme les Occidentaux l’ont appris à leurs dépens depuis longtemps, le paternalisme interventionniste, armé de bonnes intentions, est voué à l’échec. On ne peut parier que sur l’auto-émancipation des peuples.   

 

4. La sombre commémoration des vingt ans de Durban I tend à faire oublier la suite, c'est-à-dire Durban II, qui s'est tenue du 20 au 24 avril 2009 sous l'égide de Mahmoud Ahmadinejad devenu entre-temps Président de la République Islamique iranienne. La Libye avait pris la présidence de la Conférence dès 2007, le Pakistan y siégeait comme porte-parole de l'Organisation de la conférence islamique (OCI) et l’Iran occupait la vice-présidente mais c'est bien Ahmadinejad qui joua le rôle de star dans ce second épisode dont le but annoncé consistait à « préciser les acquis » de Durban I. N'est-ce pas à cette occasion qu’aux accusations de racisme portées contre Israël s'est ajoutée pour la première fois la notion de « diffamation des religions » tandis que l'accent était mis sur l'islamophobie comme racisme primordial ? D'où venait cette idée que ne pas aimer une religion est une forme de racisme, et quel a été le rôle d'Ahmadinejad dans sa reformulation à Durban II ?

PAT. Il faut rappeler que le projet de résolution qui devait être adopté au terme de cette Conférence de suivi mentionnait Israël comme un pays « raciste et occupant ». Fin février 2009, le projet de document final comportait cinq paragraphes consacrés à Israël, accusé de racisme et de mener une politique raciste similaire à l’apartheid vis-à-vis des Palestiniens. C’est en effet sous la pression de l’OCI qu’avaient été inclus, dans les dernières versions du projet de déclaration finale, jugées inacceptables par les pays européens, outre une violente mise en accusation d’Israël, le thème de la « diffamation des religions », puis la notion de « stéréotype négatif des religions », afin d’interdire toute critique de l’islam, criminalisée sous le nom d’« islamophobie ». La veille de son discours à la tribune genevoise de l’ONU, Mahmoud Ahmadinejad déclara à la télévision iranienne que « l’idéologie et le régime sionistes sont les porte-drapeaux du racisme », précisant que les sionistes « pillent les richesses des nations en contrôlant les centres de pouvoir du monde » et qu’ils « ont créé les conditions pour que rien ne puisse être dit au sujet de ce phénomène diabolique dont les effets pèsent sur les habitants des nations ». Il ajouta que la Conférence de l’ONU se tiendrait alors que « le sionisme global va employer tous les moyens pour étouffer les voix innocentes contre la tyrannie ».

      Il faut souligner l’emploi de l’expression « sionisme global » ou « mondial », qu’on rencontre dans la littérature complotiste dite « antimondialiste ». Elle suggère que le sionisme n’est nullement le mouvement de libération du peuple juif mais une conspiration mondiale devant permettre aux Juifs d’être les maîtres du monde. On sait que c’est là l’imaginaire complotiste dont le célèbre faux intitulé Protocoles des Sages de Sion a été le plus puissant vecteur au XXe siècle.  Dans son intervention du 20 avril à Genève, le jour de l’ouverture de la Conférence – qui coïncidait avec la journée annuelle du souvenir de la Shoah –, le président iranien a accusé Israël d’être le « régime le plus cruel et le plus raciste », avant d’offrir cette leçon d’histoire : « Pour compenser les conséquences du racisme en Europe, des racistes encore plus durs ont été emmenés en Palestine pour y régner ». Les Juifs sionistes auraient donc été des « racistes encore plus durs » que les nazis ! Et de dénoncer le « sionisme mondial qui personnifie le racisme », un racisme génocidaire, comme l’a claironné Ahmadinejad, de retour à Téhéran le 21 avril, en dénonçant Israël comme un « État criminel qui réalise une purification ethnique et un génocide à Gaza ». Dans la déclaration finale de Durban II sont énumérées, et mises sur le même plan, les manifestations suivantes de « violence et d’intolérance religieuse ou raciale » : « islamophobie, antisémitisme, christianophobie et anti-arabisme », qui s’opèreraient « en particulier par la stéréotypisation négative et la stigmatisation de personnes sur la base de leur religion ou de leurs croyances ». C’était là réintroduire par la fenêtre la notion de « diffamation des religions » après l’avoir chassée par la grande porte. Le discours du président iranien, très applaudi par les pays non européens, aura joué le rôle de révélateur.  

 

5. Les répercussions de Durban I et II sont mondiales, mais n’est-ce pas en France qu’elles ont eu les conséquences les plus meurtrières à partir de Durban II notamment, avec l’émergence de la propagande de Dieudonné et Soral financés par l’Iran en 2009 ? Est-ce trop dire que cette propagande va aboutir aux meurtres de Toulouse ?

PAT. La nouvelle vision mythique ou mytho-politique qui s’est banalisée au début des années 2010 a été structurée par quatre thèmes principaux, qui ont permis de construire une figure inédite de l’ennemi absolu :  1° Israël est un État raciste, impérialiste et colonialiste ; 2° les « sionistes » sont racistes et plus particulièrement islamophobes ; 3° les Juifs sont des « sionistes » jusqu’à preuve du contraire ; 4° les Occidentaux, dirigés par les Juifs et/ou les « sionistes », sont islamophobes. Dans ces énoncés, soulignons-le, le mot « sioniste » constitue un mode de diabolisation et de criminalisation. La conclusion pratique va de soi : pour tout musulman ayant intériorisé cette vision, tuer des Juifs, c’est tuer des Israéliens ou des « sionistes » partout dans le monde, ce qui est un acte de légitime défense ou de légitime vengeance.

     Avec le développement d’Internet entre le milieu des années 1990 et la fin des années 2000, s’est opérée une grande transformation des discours de propagande structurés par des thèmes d’accusation visant les Juifs. Désormais, les producteurs, les entrepreneurs et les propagateurs du discours antijuif globalisé forment trois groupes relativement distincts, mais nullement clos sur eux-mêmes : l’extrême droite plurielle, l’extrême gauche anticapitaliste et la nébuleuse islamiste (Frères musulmans, salafistes, jihadistes). Dans l’espace extrême-droitier, il faut distinguer les néo-nazis, professant un racisme antijuif, et les nationalistes xénophobes, défendant un antisémitisme d’État, les uns et les autres donnant dans le conspirationnisme. Des ponts sont jetés entre certaines mouvances d’extrême droite et certains courants de l’islamisme, leur ennemi commun étant un « sionisme mondial » fantasmé. Le site de l’association Égalité et réconciliation d’Alain Soral en offre une frappante illustration. Des convergences ou des alliances sont également observables entre milieux d’extrême gauche et milieux islamistes. En témoignent les islamo-gauchistes du parti des Indigènes de la République. Si le mythe du « complot sioniste mondial » est l’objet de croyance le mieux partagé par les trois principales forces antijuives, le négationnisme joue parallèlement le rôle d’un drapeau et d’un signe de ralliement pour la plupart des courants judéophobes.

     Les djihadistes qui, tels Mohamed Merah à Toulouse (19 mars 2012) et Amedy Coulibaly à Paris (9 janvier 2015), ont assassiné des Juifs en tant que juifs se sont nourris de ce discours de propagande, synthèse de récits antijuifs de diverses provenances, qui désignait à leurs yeux les Juifs comme des cibles prioritaires. Ces tueries montrent que, pour les islamistes radicaux, il existe deux péchés mortels : être juif, être « islamophobe ». Deux raisons suffisantes pour mériter la mort. Juifs ou non Juifs, les membres de la rédaction de Charlie Hebdo, exécutés le 7 janvier 2015 par les frères Kouachi, étaient considérés comme « islamophobes ». À cet égard, la responsabilité des islamo-gauchistes est grande : ils ont joint leurs voix à celles des islamistes pour désigner des cibles et inciter au massacre. Il faut souligner le fait qu’en assassinant froidement des enfants juifs, Mohamed Merah a déclaré vouloir « venger les enfants palestiniens ». Lors du procès du frère de Merah, qui s’est ouvert à Toulouse en octobre 2017, le président du tribunal a lu ce passage de l’instruction : « Après les faits, l’ambiance a changé au quartier des Izards. Les jeunes continuent de trafiquer, mais ils vont désormais à la mosquée et disent qu’il faut tuer des Juifs. » Le délinquant islamisé Merah, par sa mort en « héros » et « martyr », est ainsi devenu un exemple pour certains jeunes de culture musulmane. Quant à Amedy Coulibaly, il a déclaré qu’en tuant des Juifs, il voulait « venger ses frères musulmans » et plus précisément les « musulmans opprimés », notamment « en Palestine ».

      Depuis la seconde Intifada et Durban I s’est écrite l’histoire d’une sinistre alliance : celle du djihadisme et du vertuisme gauchiste. Résumons-nous : l’engagement inconditionnel en faveur de la « cause palestinienne » est, depuis les années 1970, le moteur principal de la haine des Juifs, de ses reformulations et de sa globalisation. Et la plus forte motivation des jihadistes qui passent à l’acte.       

    

6. L'une des caractéristiques les plus significatives et peut-être les plus étranges de Durban I et II est peut-être ce qui est arrivé au langage politique. À Durban I comme à Durban II, les efforts des délégations des pays occidentaux ont permis de "nettoyer" les résolutions finales adoptées par l'assemblée, si bien que les Conférences sont apparues aux yeux du grand public comme des réunions internationales vertueuses mobilisées contre le racisme. C'est particulièrement le cas de Durban II, dont le résultat avait réjoui jusqu'au ministre des Affaires étrangères de l'époque Bernard Kouchner pour qui l'adoption de la résolution finale marquait « l'échec de tous ceux qui ont tenté d'instrumentaliser la conférence ». Mais n'est-ce pas plutôt le contraire qui est vrai ? La résolution finale n'a-t-elle pas servi au bout du compte à masquer ce qui s'était réellement dit à Durban plutôt que de le combattre ? Le langage politique officiel, ici, n'est-il pas vidé de sa substance, miné de l'intérieur par le happening que constitue l'événement dont il est censé rendre compte ? N'y-a-t-il pas de la part des démocraties occidentales beaucoup de naïveté à ce sujet ?

PAT. C’est l’évidence même que ces « résolutions finales » ont eu pour fonction d’occulter la triste réalité des passions antijuives qui se sont manifestées à Durban I et II.  Comme par un acte magique, elles ont gommé les points de discorde. Elles ont caché la poussière antijuive sous le tapis du « politiquement correct » et des bonnes intentions. Les dirigeants des démocraties occidentales, quand leurs attentes sont déçues, veulent toujours encore croire ce qui leur semble désirable ou préférable, sans tenir compte de la dure réalité. Ils ont tendance à prendre leurs rêves pour la réalité, en raison de l’optimisme historique qui fonde et meut les régimes de liberté inventés par les Occidentaux modernes. C’est ce qui les expose à être régulièrement trompés par les dictateurs cyniques et habiles qui savent donner le change en leur faisant croire qu’ils se sont assagis et qu’ils sont disposés à respecter des accords, voire qu’ils se sont ralliés, au moins en partie, aux valeurs et aux normes démocratiques. Comment ne pas avoir à l’esprit les accords de Munich signés en septembre 1938 pour « éviter la guerre » et qui se sont soldés par une défaite des démocraties ?

      Face aux fanatiques recourant à la violence pour imposer leurs croyances et leurs pratiques, les dirigeants politiques occidentaux veulent croire aux vertus du dialogue et de la négociation. Ils se montrent particulièrement sensibles au moindre indice d’« ouverture » ou de « changement » chez les fanatiques rusés qui connaissent parfaitement leurs faiblesses. Ils parlent de liberté, d’égalité, de diversité et d’inclusivité à des guerriers fanatiques qui les haïssent et les méprisent. Ils cherchent à établir des accords plus ou moins secrets avec des chefs terroristes qu’ils croient pouvoir intimider, séduire ou amadouer – comme ce fut le cas avec l’accord de Doha – la capitale du Qatar  –, signé le 29 février 2020 entre le mollah Baradar, l’un des hauts dirigeants des Talibans, et les Américains. Et ils sont régulièrement, et cruellement, désillusionnés. Ils ne se réveillent qu’après la catastrophe, réagissant avec brutalité sans avoir pour autant une stratégie à long terme. Leur irénisme n’aboutit qu’à des échecs cuisants sur tous les terrains où ils interviennent au nom des droits humains, des valeurs démocratiques ou de la recherche de la paix. Ils semblent voués à la fuite en avant, comme s’ils étaient incapables de tirer des leçons de leurs défaites, le plus souvent liées à des spécificités civilisationnelles qu’ils ignorent ou veulent ignorer. On peut craindre que, face à la prise du pouvoir par les talibans en Afghanistan, ils ne sombrent dans les mêmes illusions consolantes, en se surestimant et en méconnaissant ou en sous-estimant l’ennemi. L’esprit néo-munichois n’est pas chose du passé.  

      Ce que je retiens de ces Conférences mondiales sur et contre le racisme, c’est d’abord qu’elles ont légitimé le pseudo-antiracisme qui érige l’islamophobie en racisme par excellence et incite à criminaliser Israël et le sionisme, ensuite qu’elles ont mis en évidence le conflit insurmontable entre deux visions de l’antiracisme. D’une part, l’antiracisme universaliste et démocratique à l’occidentale qui, défendant en principe liberté d’expression et liberté de penser, privilégie la lutte contre toutes les formes de discrimination, non sans prendre le risque d’une extension discutable de son champ d’application, ce qui produit par exemple l’amalgame polémique entre racisme et nationalisme, l’extension de ce dernier terme incluant le sentiment national et le patriotisme, devenus suspects. D’autre part, l’antiracisme non démocratique ou explicitement anti-démocratique, qui se définit par son anti-universalisme, son anti-occidentalisme et son « antisionisme », en privilégiant la dénonciation de l’« islamophobie », absolutisant ainsi le « respect » des cultures ou des religions (en particulier l’islam), sans se soucier des atteintes au principe de la liberté d’expression ni à celui de la liberté de penser, qui implique de soumettre tout dogme à un examen critique. Pour le camp des ennemis de l’Occident ou de la démocratie libérale, qu’ils soient occidentaux ou non, il n’existe guère aujourd’hui que deux formes de « racisme » : le « sionisme » et l’« islamophobie ».  

 

7. À Durban, c'est la focalisation sur la question du sionisme qui a permis de transformer complètement la définition de la lutte contre le racisme, telle qu'elle avait été définie après-guerre dans la déclaration universelle des Droits de l'Homme, en combat identitaire de défense des religions. Peut-on voir dans cette mutation l'origine des nouvelles idéologies qui structurent l'extrême gauche aujourd'hui, racialisme et intersectionnalité en France, théorie critique de la race aux USA et en Grande-Bretagne ? Cette évolution est-elle irrépressible, selon vous ?

PAT. En définissant le racisme comme un universalisme ou une forme d’universalisme, les intellectuels marxisants des années 1980, notamment en France, avaient ouvert la voie. À la suite des partisans de l’« antihumanisme théorique » des années 1960 et 1970 – durant lesquelles structuralistes et poststructuralistes chantaient la « mort de l’homme » –, ils voyaient dans l’humanisme ou l’universalisme une traduction théorique de l’échelle universelle des valeurs propre à l’Occident moderne que ce dernier prétendait imposer à tous les peuples. Ils n’y voyaient que l’expression d’un ethnocentrisme ou, plus précisément, d’un racisme occidentalocentrique. Ils privaient ainsi l’antiracisme de ses fondements et de ses horizons universalistes, tout en réduisant les « droits de l’homme » à une rhétorique trompeuse au service de l’impérialisme occidental. Le nouvel antiracisme issu de cette dés-universalisation des fondements et des fins de la lutte antiraciste prétendait combattre deux ennemis principaux : d’une part, l’impérialisme et le néo-colonialisme se réclamant de « valeurs universelles », et, d’autre part, les nationalismes occidentaux. Mais, sans se soucier d’une telle incohérence, les néo-antiracistes soutenaient en même temps les nationalismes non occidentaux, salués comme des mouvements de libération, et toutes les formes de mobilisations ou de revendications identitaires au sein des États-nations occidentaux, qu’il s’agisse des ethno-régionalismes ou des communautarismes religieux, surtout s’ils se réclamaient de l’islam. Dans les versions les plus académiques de ce discours néo-antiraciste, on trouvait des attaques visant la laïcité républicaine ou régalienne ainsi qu’une défense des sociétés pluriculturelles et du multiculturalisme politique. 

     Le rejet plus ou moins argumenté de l’universalisme est certes commun à la configuration décoloniale au sens large (incluant l’intersectionnalité, le modèle du « racisme systémique », la Théorie critique de la race et la culture « woke ») et au néo-antiracisme antisioniste et islamophile, voire « islamismophile », mais leurs origines intellectuelles et politiques sont différentes – comme je l’ai montré dans L’Imposture décoloniale (2020) et dans Liaisons dangereuses : islamo-nazisme, islamo-gauchisme (2021) –, ce qui n’empêche nullement qu’elles puissent échanger des thèmes ou des positions, ou former des fronts communs. Idéologues décoloniaux et islamo-gauchistes prétendent combattre le « racisme systémique » censé structurer les sociétés occidentales, dites encore « blanches ». Il s’ensuit que l’antiracisme se réduit au projet de détruire les sociétés occidentales accusées d’être intrinsèquement racistes. L’ennemi désigné est donc l’Occident et les sociétés occidentalisées. La « lutte contre le racisme » se transforme en lutte contre le « racisme systémique » ou contre toutes les discriminations dites « systémiques » (de race, de genre, de religion, etc.). Dans cette nouvelle vision antiraciste du monde, le « racisme systémique » est censé se manifester par un racisme sociétal et un « racisme d’État » caractérisant les sociétés occidentales. Mais ils ne s’en tiennent pas là. Leur thèse fondamentale est que le « racisme d’État » est avant tout une « islamophobie d’État ». Dès lors, la lutte contre le racisme tend à se réduire à la lutte contre l’islamophobie et le « sionisme ». Il y a là un alignement sur la propagande islamiste. L’islamo-gauchisme des années 1990-2005 était avant tout anticapitaliste et anti-impérialiste, dans la tradition tiers-mondiste ; l’islamo-décolonialisme est avant tout anti-occidental et anti-Blancs, son prétendu « antiracisme » se réduisant à un racisme anti-Blancs.

      C’est dans cette nouvelle configuration idéologique que se développent aujourd’hui, en France et en Grande-Bretagne, sur le modèle des États-Unis et du Canada, l’activisme « woke » (impliquant d’être « en éveil » permanent  face aux « paroles offensantes ») et la « cancel culture » (la culture de l’annulation ou du bannissement visant les personnalités ou les œuvres jugées politiquement non correctes). Ces activistes banalisent un hyper-moralisme et un puritanisme pseudo-antiraciste qui travaillent à la destruction de notre histoire et de notre haute culture, ainsi qu’à la disparition des libertés académiques et de la liberté d’expression dans les universités, et plus largement dans le champ intellectuel. 

8. Parallèlement à cette mutation de l'extrême gauche depuis vingt ans, on voit en ce moment ressurgir, dans le mouvement populiste des Gilets jaunes et dans celui des anti-pass/anti-vax, des tendances antisémites qui vont parfois jusqu'à mimer les manifestations que vous appelez “islamismophiles”. Je pense en particulier au port de l'étoile jaune, que l'on a vu chez les manifestants contre l'islamophobie et aujourd'hui chez les anti-vaccins, et qui va curieusement de pair, dans les deux cas, avec l'idée que les Juifs contrôlent tout ce qui se passe. Comment analysez-vous cette convergence entre la « nouvelle judéophobie » et le retour d'un antisémitisme traditionnel ?

PAT. Les instrumentalisations et les retournements des postures, des signes et des slogans victimaires font partie de ce que j’appelle depuis la fin des années 1980 la corruption idéologique de l’antiracisme, qui a donné naissance au pseudo-antiracisme, lequel s’est institutionnalisé de diverses manières. Mais ces manipulations, ces identifications abusives et ces fantasmes idéologisés montrent aussi que la figure du Juif persécuté reste le paradigme de l’humanité persécutée. Dans la concurrence des victimes, les Juifs jouent toujours le rôle du point de comparaison. Mais on passe vite de la comparaison à l’assimilation, et de celle-ci à la substitution, sur le mode : « Aujourd’hui, c’est nous les vrais Juifs. » Tous ceux qui, dans une guerre idéologique et culturelle, se catégorisent eux-mêmes comme des victimes sont portés à dénoncer leurs ennemis comme des « nazis » et à se métaphoriser eux-mêmes en tant que « Juifs ».

      Dans tous mes travaux depuis les années 1980, mon hypothèse de travail a été de considérer que le surgissement de nouvelles formes rhétoriques de la haine des Juifs n’impliquait nullement la disparition des anciennes formes. Certains thèmes d’accusation et certains stéréotypes s’effacent provisoirement tandis que d’autres persistent en se métamorphosant, comme je l’ai montré dans mon livre paru en 2020, Criminaliser les Juifs, portant sur le mythe du « meurtre rituel » et ses avatars (antijudaïsme, antisémitisme, antisionisme). Parmi les nouveaux motifs antijuifs, certains s’emboîtent dans les anciens ou entrent en synthèse avec d’autres pour inspirer des slogans. Un thème d’accusation peut apparaître dans un contexte où il reste marginal, alors qu’il peut devenir central dans un autre contexte. C’est le cas pour l’accusation de « racisme » visant les Juifs : marginale au cours des années 1930 (on la trouve par exemple chez Céline), elle est devenue centrale dans la propagande « antisioniste » contemporaine. On doit donc tenir compte des différences de focalisation. Autrement dit, le nouveau ne succède pas simplement à l’ancien, il coexiste avec lui ou se combine avec lui de diverses manières. C’est là refuser la vision d’une succession linéaire des formes historiques de la haine des Juifs. Je postule en outre qu’il n’y a pas de nouveauté absolue dans l’espace des stéréotypes négatifs et des motifs accusatoires.

     Dans les mobilisations contemporaines dites populistes ou « anti-système », nombre de slogans sont de facture antisémite, reprenant les thèmes du Juif riche, puissant et manipulateur, dont la provenance politique est indéterminée, oscillant entre l’extrême droite nationaliste et la gauche anticapitaliste radicale. Dans les manifestations des anti-pass/anti-vax, on observe une réactivation occasionnelle des deux grands mythes antijuifs traditionnels : le mythe conspirationniste des « Juifs maîtres du monde », en train d’instaurer une « dictature sanitaire », et le mythe du Juif criminel et empoisonneur, utilisant le vaccin comme une arme létale ou intervenant pour justifier la vaccination de masse, assimilée à un empoisonnement d’inspiration génocidaire. On trouve des réinvestissements de ces deux mythes dans la rhétorique « antisioniste », mais cela n’implique nullement que ces résurgences et des reformulations partielles du vieil antisémitisme s’inscrivent dans le champ de la propagande « antisioniste » globalisée. Jusqu’à nouvel ordre, on observe des recoupements mais non pas des fusions. Tant que la main invisible d’Israël ou du « sionisme mondial » n’est pas mise en cause explicitement par les populistes « anti-système », qu’ils soit gauchistes ou droitistes, le discours de combat de ces derniers reste distinct de ceux des islamo-gauchistes « antisionistes », « islamophiles » et « islamismophiles ». C’est pourquoi je ne vois pas une convergence globale mais des interférences ou des intersections entre les manifestations de la « nouvelle judéophobie » et les mises au goût du jour de miettes de l’antisémitisme traditionnel. Les résurgences conjoncturelles du vieil antisémitisme ne doivent pas masquer l’essentiel, qui est de l’ordre de l’émergence : la radicalisation et la mondialisation de la démonologie « antisioniste ».