– INSIGHT –
Plus ça change…..
Par Simone Rodan-Benzaquen.
Il y a quelques jours, en écoutant un podcast de Candace Owens, figure de proue de la droite woke américaine, j’ai eu une impression de déjà-vu. Owens s’en prenait à l’Ukraine avec une ferveur quasi religieuse : un repaire de corruption, un jouet des élites mondialistes, un gouffre financier imposé aux contribuables américains.
Ce n’était pas tant son argumentaire qui m’interpellait que sa certitude absolue, son refus d’envisager l’Ukraine autrement qu’en incarnation du mal. Et puis, soudain, tout s’est éclairci : ce discours, je l’avais déjà entendu. L’Ukraine, pour la droite woke, est ce qu’Israël est pour la gauche woke.
On parle beaucoup de la gauche woke en France, cette idéologie qui divise le monde en oppresseurs et opprimés, qui réduit l’histoire à une suite de crimes commis par les premiers et de victimes sanctifiées chez les seconds. On parle moins de la montée d’une droite woke, qui applique la même grille de lecture inversée.
Cette droite ne défend pas seulement des valeurs traditionnelles, elle se vit en croisade. Elle place le ressentiment identitaire, la conscience ethnique et l’instinct tribal au cœur de sa vision du monde. Persuadée d’être assiégée par des élites malveillantes, elle dénonce un monde où les Blancs, les chrétiens, les hommes et les hétérosexuels seraient devenus les nouvelles victimes d’un ordre hostile. Là où la gauche woke voit une oppression systémique exercée par les dominants, la droite woke dénonce un “Grand Remplacement” orchestré par une élite cosmopolite. L’une rêve de pureté raciale et genrée, l’autre de pureté nationale. Dans les deux cas, il ne s’agit pas de penser, mais d’exorciser.
C’est ce mécanisme que j’ai reconnu dans la rhétorique d’Owens.
Pour la droite woke, l’Ukraine n’est pas un pays en guerre, c’est une mise en scène, une arnaque montée par des élites cachées pour détourner l’argent du “peuple”. Pour la gauche woke, Israël n’est pas une nation, mais une excroissance impérialiste, un État colonial à éradiquer.
Dans les deux cas, ces pays cessent d’exister en tant que réalités politiques et historiques. Ils deviennent des concepts à abattre. Et, inévitablement, la rhétorique glisse vers l’antisémitisme.
Car ce n’est pas un hasard.
Aux extrêmes, on retrouve les mêmes obsessions et les mêmes figures. Candace Owens, Tucker Carlson, Joe Rogan d’un côté ; Ilhan Omar, Linda Sarsour, Cornel West de l’autre. Chacun persuadé que le monde est dirigé par une cabale, que les forces du mal ont un visage identifiable – et qui, au bout du compte, finit toujours par être le même.
Pour la gauche woke, Israël est un oppresseur blanc et colonial par essence, indépendamment des faits. Pour la droite woke, l’Ukraine est une marionnette des globalistes, une guerre fabriquée par des élites occultes. Dans les deux cas, la réalité s’efface devant un récit manichéen où les Juifs finissent toujours par être les coupables.
Rien de tout cela n’est nouveau.
Les Juifs ont toujours été accusés de tout et de son contraire. Nationalistes fanatiques ou apatrides cosmopolites. Capitalistes ultimes pour les socialistes, socialistes ultimes pour les capitalistes. La grille d’analyse change, la cible reste la même.
Mais Israël et l’Ukraine ne sont pas des abstractions idéologiques. Ce sont des nations en guerre, en première ligne d’un affrontement qui les dépasse.
L’Ukraine est aujourd’hui le front avancé de la démocratie face à l’axe des autocrates, de Moscou à Téhéran, de Pékin à Pyongyang. Israël lutte contre ceux qui veulent l’anéantir, contre l’extrémisme islamiste, contre l’expansionnisme iranien – soutenus par les mêmes forces.
Abandonner l’un ou l’autre, c’est offrir la victoire à ceux qui veulent remplacer un monde fondé sur le droit par un monde fondé sur la force.
Alors, peut-être – juste peut-être – la droite woke et la gauche woke ont raison sur un point.
Israël et l’Ukraine sont liés.
Mais pas comme des conspirateurs dans l’ombre.
Comme des démocraties assiégées, luttant pour leur survie face à ceux qui rêvent d’un monde sans elles.
Et cette cause, depuis toujours, est une cause juive.