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Sans les Juifs

Sans les Juifs

Janvier 2015. Quelques jours après les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher, à l’Assemblée nationale, Manuel Valls proclame : « La France sans ses Juifs ne serait plus la France ». Dans les synagogues, certains hochent la tête, d’autres essuient leurs lunettes embuées. Dix ans plus tard, ces mots résonnent comme une prophétie étouffée par les slogans vengeurs et l’oubli des otages.

En 2014, nous pensions l’antisémitisme endiguable. Après Toulouse, Bruxelles, l’Hyper Cacher, après les cortèges criant « Juifs, la France n’est pas à vous », on croyait encore à un sursaut républicain. L’histoire semblait protéger : 1791, 1944, l’émancipation. Mais cette vague n’était que la première lame d’une marée qui ne reflue plus.

Il a suffi d’une génération pour que la haine quitte les marges et s’installe au coeur. Elle siège dans les institutions, parle sur les plateaux, enseigne à l’université, obtient des subventions. Depuis 2025, un pas supplémentaire a été franchi : la discrimination assumée. Ici un restaurant refuse un Israélien, là un festival déprogramme un film, ailleurs un hôtel raye un nom. Plus insidieuse, plus « respectable », cette exclusion ronge le lien civique jusqu’à l’os.

Outre-Atlantique, longtemps refuge moral, l’Amérique aussi bascule. Sur les campus, des tentes s’alignent comme dans un camp de siège, des étudiants juifs sont sommés de quitter une bibliothèque. Des élus reprennent sans gêne des tropes séculaires. Le soutien à Israël devient un marqueur partisan : suspect, caricaturé, rejeté.

Le 7 octobre a fissuré la certitude ultime : Israël comme refuge absolu. Au sud, le Hamas ; au nord, le Hezbollah; à l’est, les milices iraniennes; en mer, les houthis. À l’intérieur, une société déchirée entre impératif sécuritaire et promesse démocratique. Une idée inavouable surgit : et s’il n’y avait plus d’ »ailleurs »?

L’espoir réside peut-être dans l’intégration régionale. Les « accords d’Abraham » et les rapprochements avec les Émirats, Bahreïn, le Maroc, l’Égypte, la Jordanie – demain peut-être l’Arabie saoudite – dessinent un ancrage moins dépendant du regard occidental.

Mais pour l’Occident, la question demeure brûlante. Valls avait raison : chaque fois qu’un pays a perdu ses Juifs, il a perdu une part de son âme. Depuis l’émancipation, les Juifs sont le baromètre démocratique. Israël survivra peut-être au naufrage occidental. Mais l’Occident qui accepte de vivre sans ses Juifs aura déjà commencé son propre exil intérieur – un exil qui ne se mesure pas en kilomètres, mais en perte d’âme.