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Quand l’antisémitisme devient cool

Quand l’antisémitisme devient cool

Chaque génération s’invente ses emblèmes de rébellion. En 1968, c’était le visage de Che Guevara, sérigraphié sur des t-shirts de Berkeley à Berlin. Dans les années 1980, les punks arboraient leurs crêtes et leurs épingles à nourrice comme autant de défis jetés au monde. Les symboles compressent la politique en style. Ils permettent à la contestation de se porter comme un vêtement, à la solidarité de se jouer comme une performance. Ils offrent à chacun l’illusion de la vertu sans l’effort du savoir.

Aujourd’hui, l’emblème le plus en vogue s’appelle Palestine. Le keffieh, jadis foulard de Yasser Arafat, est devenu accessoire de mode sur les podiums parisiens comme dans les amphithéâtres américains. Sur Instagram et TikTok, « Free Palestine from the river to the sea » n’est plus une revendication politique mais un logo. Que ce slogan appelle, très exactement, à l’élimination d’Israël, à la disparition pure et simple de l’État juif entre le Jourdain et la Méditerranée, n’importe plus. Pour beaucoup, cela ajoute même un parfum de frisson, une ivresse de transgression. Enfiler le keffieh, partager le hashtag, scander la formule, ce n’est pas un acte politique : c’est appartenir à la tribu des supposés justes.

On pourrait hausser les épaules devant tant d’infantilisme si ce n’était pas si dangereux. La nouveauté — et l’horreur — c’est que l’antisémitisme s’est glissé dans cette mise en scène, blanchi en vertu, esthétisé en solidarité. Pendant des décennies, il se murmurait à voix basse, se dissimulait comme une honte. Le voilà désormais exhibé, revendiqué, vendu comme un produit culturel.

Cette mutation ne sort pas de nulle part. Elle est l’héritage de cinquante ans d’ingénierie idéologique. L’Union soviétique, dans les années 1960 et 1970, découvrit que « l’anti-sionisme » pouvait servir d’arme. En assimilant le sionisme au racisme et au colonialisme, Moscou se posait en défenseur des opprimés tout en sapant les démocraties libérales. On fabriqua des brochures, des conférences, de fausses études académiques comparant Israël à l’Afrique du Sud de l’apartheid. Rien de cela n’était du savoir : c’était de la guerre psychologique, conçue pour appuyer là où l’Occident avait mal — l’esclavage, la ségrégation, la colonisation.

Comme les Protocoles des Sages de Sion — autre faux russe immortel —, l’anti-sionisme soviétique a survécu à l’empire qui l’a inventé. Angela Davis, formée dans ce moule, est encore célébrée sur les campus. Mahmoud Abbas, éduqué à Moscou, en recycle les tropes. Les textes circulent, les mythes perdurent. Et les artisans de cette propagande ? Beaucoup sont revenus aux affaires. Un ancien colonel du KGB dirige le Kremlin. Comme disent les Russes : il n’y a pas d’ex-KGB. Les mêmes méthodes — complotisme, manipulation identitaire, inversion des rôles — sont réutilisées aujourd’hui pour justifier la guerre en Ukraine et déstabiliser l’Occident. On s’étonnera après que les graffitis antisémites apparus à Paris aient été attribués à des agents russes…

Le terreau fut ensuite arrosé de pétrodollars. Depuis les années 1990, le Qatar a investi des milliards dans les universités occidentales, achetant des chaires, orientant des cursus, façonnant des générations d’étudiants. En parallèle, ses médias — Al Jazeera et sa version branchée, AJ+ — ont inventé la propagande virale : des vidéos courtes, calibrées pour Instagram, émotionnelles jusqu’à la caricature. Le récit est toujours le même : les Palestiniens incarnent la résistance, Israël le pouvoir blanc. Les Juifs sont dépouillés de leur histoire, réduits à une caricature de colons. Pour une génération élevée aux réseaux, ce n’est pas de la manipulation : c’est une vérité prête à consommer.

Dans ce décor, la confrérie des Frères musulmans est entrée en scène. Elle a toujours excellé à habiller ses objectifs islamistes du vocabulaire des droits humains. Hamas en a retenu la leçon. Le 7 octobre, alors que ses commandos diffusaient en direct massacres et viols, son bureau de presse parlait déjà la langue de l’Occident : « apartheid », « racisme », « colonialisme de peuplement ». Ils ne s’adressaient pas aux Israéliens mais à Berkeley, à Sciences Po, à TikTok. Ils savaient quels slogans feraient mouche, quelles oreilles, formées par des décennies de propagande soviétique, de rhétorique islamiste et de financements qataris, allaient applaudir.

Et cela a marché. Alors que les corps n’étaient pas encore identifiés, des associations étudiantes dans les meilleures universités du monde justifiaient le viol de masse et le meurtre d’enfants au nom de la « décolonisation ». Ce qui aurait dû être un instant de lucidité universelle s’est transformé en carnaval de cynisme.

Et ce n’était pas seulement dans les slogans. Cet été, pour la première fois depuis des décennies, la discrimination nue s’est exhibée comme une vertu. En France, un parc de loisirs a refusé l’entrée à cent cinquante enfants israéliens. À Vienne, des restaurants ont tourné le dos à des clients parlant hébreu. Des compagnies aériennes ont empêché des passagers de monter à bord en raison de leur passeport. Ces gestes n’ont pas été vécus comme une honte, mais comme des preuves de justice.

Le manuel n’est plus seulement russe ou qatari. Pékin l’a adopté à son tour. La Chine a compris combien les démocraties pouvaient être retournées contre elles-mêmes par l’instrumentalisation des identités. Comme Moscou hier, elle exploite les mots de « racisme » et de « colonialisme » non pour se corriger mais pour miner l’Occident. Les financements de groupuscules pro-palestiniens radicaux aux États-Unis ont même pu être rattachés au Parti communiste chinois.

Sur les réseaux sociaux, l’antisémitisme ne ressemble plus à de la haine. Sur TikTok, il a l’air de solidarité. Sur Instagram, il prend les habits de la vertu. Ses relais ne sont pas des néonazis mais des humoristes et des influenceuses beauté. Huda Kattan, fondatrice de Huda Beauty, diffuse auprès de millions de jeunes des élucubrations sur « les Israéliens responsables de la Première et de la Seconde Guerre mondiale, voire du 11-Septembre », entre deux tutos maquillage. En France, Blanche Gardin glisse ses insinuations antisémites sous couvert d’ironie, et récolte les louanges d’un public conquis. Repartager ces contenus n’est pas perçu comme de la haine. C’est branché.

La plupart de ces suiveurs seraient incapables de situer Israël sur une carte. Ils ignorent tout des pogroms, de l’exil, de la Shoah. Qu’importe. Ils savent que publier le bon slogan rapporte des likes, de l’appartenance, une identité.

C’est ce que Shany Mor appelle la pathologie de l’anti-sionisme : non pas seulement une forme d’antisémitisme, mais une vision du monde qui divise l’humanité en oppresseurs et opprimés, et place les Juifs — de façon unique, absurde, perverse — du côté des coupables.

L’Europe a déjà appris ce qui arrive quand l’antisémitisme devient fréquentable. Le XXIᵉ siècle affronte une mutation plus insidieuse : l’antisémitisme non comme stigmate, mais comme statut. Non comme préjugé honteux, mais comme performance publique. Non comme opprobre, mais comme mode.

Les empires meurent, les idées demeurent. L’Union soviétique a disparu, mais son arme la plus redoutable — l’anti-sionisme antisémite — a survécu, proliféré, et s’est adaptée à l’ère numérique. La Russie l’exploite. Le Qatar l’amplifie. La Chine la recycle. L’Iran s’en félicite. Les influenceurs en vivent. Ce qui n’était hier que propagande grossière est devenu aujourd’hui chic. Et chic, apparemment, est le nouveau nom de la haine.